Lieserbréif vum Gaston VogelMai 68 et ses conséquences au Luxembourg

Quand, au printemps 1962, j’ai débuté dans ma carrière d’avocat, je me heurtai à un univers figé, un univers qui n’avait pas bougé depuis un siècle et demi nonobstant toutes secousses et quelles secousses ! Les illusions qu’avait fait naître la Libération avaient crevé comme des bulles à la surface des marais politiques. Rien de substantiel ne se faisait.

Le palais et ses codes sentaient le renfermé, le tabac ranci. Moisissures et toiles d’araignées avaient envahi lois civiles, pénales et administratives. Etrange : les occupants de ce monde gâté semblaient s’y plaire – c’était pour le novice que je fus à la fois étrange et fort inquiétant. Dans ce monde où rien n’avait fondamentalement bougé depuis l’époque autoritaire de Napoléon, où aucun coup de vent purificateur n’était venu aérer les textes obsolètes qui régissaient la vie en société, on côtoyait des personnes qui rangeaient par le seul effet du mariage dans l’aimable catégorie des incapables, c’est-à-dire des prodigues et des faibles d’esprit ; on rencontrait des malheureux qui ne pouvaient nonobstant toutes allergies réciproques et toute manifestation de volonté conforme se séparer à l’amiable, parce que l’un deux avait dépassé la 45ème année ou parce que les deux avaient consenti à se subir bon gré mal gré au-delà de 20 ans. On tombait sur des pères désabusés de se retrouver affligés d’une paternité qui n’était pas la leur, parce que celle qui leur avait fait le plaisir de la surprise avait pris la précaution de n’en rien dissimuler. On n’arrivait pas à consoler ceux qui, dans le besoin, ne pouvaient prétendre à aliments, parce que le hasard avait voulu qu’ils fussent conçus en dehors de relations légitimes. On encaissait d’amers reproches de la part de ceux qui, parce qu’ils étaient simplement naturels, recueillaient infiniment moins voire rien – ceux qui n’avaient pas le mérite d’être conformes à la loi.

 

 

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C’était un monde plein de bon sens, d’indulgences, bref de justice et d’équité.

Dans cet univers, il y avait les superbes, qui avaient tous les droits et peu de devoirs. – Il y avait les autres qui avaient tous les devoirs et peu de droits. Le salarié était à la merci d’un patron qui pouvait s’en défaire au gré de son humeur sans avoir à s’expliquer.

Le citoyen était le sujet d’une administration puissante et quinteuse qui n’était pas disposée à entendre parler des droits de l’administré ; pour elle, l’administré était au service de l’administration. L’Etat était très bureaucratique, formaliste, tatillon. A tous les échelons de ce monde, l’homme était à l’étroit – il était of the smaller consequence.

La tempête qui s’était levée à Paris en mai 1968 était si violente qu’elle avait ses effets jusqu’au cœur du ci-devant département des forêts.

Tout allait changer vers la fin des années 1960. Une nouvelle génération était à l’œuvre, une génération de l’après-guerre, beaucoup moins servile, moins disposée à se soumettre à une discipline aveugle, plus ouverte, rejetant les méthodes patriarcales des anciens et détestant l’autoritarisme outrancier qui venait de subir une banqueroute morale sur tous les plans. S’inspirant des principes démocratiques qui furent proclamés tous azimuts, elle revendiquait de participer pleinement aux décisions affectant la société et la situation du particulier au sein de l’Etat. Ce sera elle qui fera affluer la sève de l’humanisme au cœur de la législation.

De cette génération sont sortis les grands commis de l’Etat qui avaient connu le totalitarisme, qui avaient croupi sous les bottes de la bête ignoble ; qui avaient vécu terrés. Dès que leur carrière le permettra, ils s’attelleront à la tâche avec une nouvelle sensibilité.

Dans les premières années 1970, le vent se levait, les fenêtres s’ouvraient et la grande aération commençait. Au fil des ans, elle devenait si intense que les changements précédaient les mutations du moule social. Ce phénomène s’observe rarement. Il n’y a pas beaucoup d’époques dans l’histoire législative d’une nation qui ont connu cela, c’est-à-dire des transformations aussi substantielles et aussi multiples dans un espace temporel si ramassé. Il n’est pas exagéré de parler en l’occurrence d’une révolution. En moins de 30 ans quel chambardement ! Quel monde nouveau ! Et tout cela s’est réalisé dans la paix et la concorde. Il n’y avait que rarement des mouvements de rue, et s’il y en avait, on pouvait les oublier, à tel point ils étaient peu représentatifs. Les modifications s’installaient progressivement, tranquillement, par dialogue.

Quelle merveilleuse maïeutique était soudain à l’œuvre ! Les réformes se suivaient à une telle allure que les praticiens du droit étaient dépassés par les événements ; ils le sont d’ailleurs toujours. Il n’est en effet pas facile de se défaire du jour au lendemain de structures de raisonnement qui, par une pratique plus que séculaire, avaient fini par faire partie du domaine des réflexes élémentaires.

Dans l’analyse des causes profondes, il ne faut pas oublier l’ouragan de mai 1968 qui avait balancé sur son passage un tas d’idées préconçues et qui avait jeté la tourmente dans les mœurs et les lois. Nos voisins sur lesquels nous avions copié nos codes se mettaient bientôt à l’œuvre. Partout, les roues de l’appareil législatif enlisées depuis plus d’un siècle dans le marais et couvertes de rouille et de toiles d’araignées se mettaient à tourner à nouveau. Des lois ayant eu des siècles d’existence furent subitement abrogées et remplacées par des dispositions nouvelles, souvent hardies et courageuses, peut-être même en avance sur l’opinion publique.

En moins de 30 ans, la substance de certaines institutions capitales remontant très loin dans le temps, souvent même à l’aube de la civilisation occidentale, subissait une telle mutation que le visage de la société allait changer complètement.

Le Luxembourg ne pouvait rester à l’abri des bourrasques qui s’abattaient sur la bonne vieille Europe chrétienne. A son tour, il entamait la grande œuvre de modification législative. Il serait cependant simpliste de dire que notre pays n’aurait fait que suivre l’évolution internationale. Il y a eu plus que du suivisme. Certes, le Luxembourg s’est aligné sur les nouvelles options françaises, mais il l’a fait promptement avec imagination et avec courage – souvent il devançait la réforme législative des voisins.

La conjoncture internationale n’aurait probablement pas suffi pour faire bouger si vite les choses ici. Il fallait des ferments du changement. – Il s’est trouvé au bon moment quelques cerveaux lucides, courageux, brillants et généreux qui étaient décidés à finir au plus vite avec la sclérose.

Je serais impardonnable si j’omettais de citer Eugène SCHAUS.

Mais le mérite du grand chambardement revient incontestablement à Robert KRIEPS, qui prenait en mains les rênes du ministère de la Justice pendant dix ans.

Je me rappelle comment cet ours mal léché, d’une merveilleuse sensibilité, était à cette époque en état d’ébullition permanente. Toujours embrasé. Toujours en feu, en train de discuter, d’écrire, de crier, de téléphoner, de protester, de critiquer, d’engueuler, d’arranger, de se concerter, de haranguer. C’était parfois hallucinant de le voir à l’œuvre. Cet homme était admirable.

Il allait persuader le monde politique de la nécessité de réaménager la société, de la faire sortir de l’état gâteux où elle se trouvait. Il n’avait de cesse avant de lui avoir donné une nouvelle et incisive dimension humaniste. Avant eux, (SCHAUS et surtout KRIEPS), le ministère de la Justice était une sinécure. Il se bornait à conserver le droit, à le couver.

L’histoire aura à se pencher un jour sur l’extraordinaire apport civilisateur de ces hommes, et de KRIEPS en particulier, qui savait comme pas un autre manier avec génie les plus puissants détergents des archaïsmes.

 
Gaston VOGEL

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