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Quittons le XVIIIe siècle et interrogeons-nous sur l’attitude de ceux qui sur le plan politique, économique et social, préconisaient les premiers grands bouleversements, les chocs en profondeur. Nous sommes à l’époque de l’industrialisation et de la montée de la pensée socialiste. Le 19e siècle, siècle de Comte, Spencer, Marx, Darwin, du positivisme, de la croyance au progrès indéfini, de l’optimisme scientifique et technologique.

Le premier que nous rencontrons est Proudhon, un des pères d’un certain socialisme et dont l’antisémitisme est légendaire. « Le Juif, dit-il, est l’ennemi du genre humain, il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer ». Ailleurs : « les Juifs, race insociable, obstinée, infernale. Je hais cette nation ». Le Juif est par tempérament anti producteur, ni agriculteur, ni industriel, pas même vraiment commerçant. C’est un entremetteur toujours frauduleux et parasite, qui opère, en affaires comme en philosophie, par la fabrication, la contrefaçon, le maquignonnage. Il ne sait que la hausse et la baisse, les risques de transport… c’est le mauvais principe, Satan, Ahriman, incarné dans la race de Sem ». Pour lui, les Juifs se sont placés hors du genre humain en rejetant le Christ. Argument qu’on retrouve énoncé chez toutes sortes d’autres penseurs, ce qui prouve à quel point les germes toxiques de l’antisémitisme se sont merveilleusement conservés depuis l’époque ou in illo tempore de bons pasteurs les avaient déposés dans l’âme sensible de leurs brebis.

Dans son traité sur la justice, Proudhon a des accents de fasciste du XXe siècle. On se croirait à la tribune du Front national :

« Enumérant dans De la justice… les symptômes de la décadence de la France, il y incluait l’envahissement étranger : « Tandis que les Juifs s’emparent, sur tous les points, de la banque, du crédit, de la commandite, règnent sur les manufactures et tiennent par l’hypothèque la propriété, des armées de travailleurs belges, allemands, anglais, suisses, espagnols se substituent dans l’industrie aux ouvriers français, et déjà envahissent les campagnes. » De même, il écrit à Pierre Leroux : « Je veux ma nation rendue à sa nature primitive, libre une fois de toute croyance exotique, de toute institution aliénigène. Assez longtemps le Grec, le Romain, le Barbare, le Juif, l’Anglais ont déteint sur notre race… La France aux Français ? Le xénophobe dans Proudhon parle encore plus haut dans un ouvrage inachevé et posthume, France et Rhin :

            « Nationalité française. Envahie par les Anglais, Allemands, Belges, Juifs, etc. La Déclaration des Droits de l’Homme, le libéralisme de 1789, 1814, 1830 et 1848 n’a profité qu’aux étrangers, Qu’importe aux étrangers le despotisme gouvernemental ? Ils ne sont pas du pays ; ils n’y entrent que pour l’exploiter ; ainsi le gouvernement a intérêt à favoriser les étrangers, dont la race chasse insensiblement la nôtre. » »

Ce même Proudhon qui avait justifié la révocation de l’Edit de Nantes n’était pas seulement hanté par les Juifs. La femme l’obsédait tout autant.

Hantise de la femme, hantise du Juif : tout laisse croire que l’asservissement de l’une et l’expulsion de l’autre revêtaient pour Proudhon des significations voisines, et toute réflexion faite, on est bien fondé à voir dans ce révolutionnaire en retard sur son temps, dans ce violent, le prototype d’un fasciste du XXe siècle.

Voici quant à la hantise de la femme, un extrait particulièrement édifiant sur l’homme et sa mentalité :

« Ainsi, la chasteté est un corollaire de la justice, le produit de la dignité virile, dont le principe, ainsi qu’il a été expliqué plus haut, existe, s’il existe, à un degré beaucoup plus faible chez la femme. Chez les animaux, c’est la femelle qui recherche le mâle et lui donne le signal ; il n’en est pas autrement, il faut l’avouer, de la femme telle que la pose la nature et que la saisit la société. Toute la différence qu’il y a entre elle et les autres femelles est que son rut est permanent, quelques fois dure toute la vie. Elle est coquette, n’est-ce pas tout dire ? Aux champs, à la ville, partout où se mêlent dans leurs jeux petits garçons et petites filles, c’est presque toujours la lubricité de celles-ci qui provoque la froideur de ceux-là. Parmi les hommes, quels sont les plus lascifs ? Ceux dont le tempérament se rapproche le plus de celui de la femme. »

La relation entre misogynie et antisémitisme mériterait un examen approfondi.

Un précurseur du nazisme en Autriche, Otto Weininger, publiait vers le début du XXe siècle un traité psycho-philosophique : « Sexe et caractère » dans lequel misogynie et antisémitisme se mêlent d’une curieuse manière.

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Charles Fournier ne fut pas moins antisémite.

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Nous ouvrons maintenant un dossier que beaucoup auraient cru à l’abri de toutes taches : celui de Karl Marx. Voici quelques précipités de son alchimie antisémite d’autant plus grotesques qu’ils émanent de quelqu’un dont les origines juives ne sont pas contestables.

Dans la deuxième partie de son écrit la « question juive », Marx attaque violemment la société de son temps qu’il dénonce comme entièrement juive. Cette œuvre fut écrite en 1844, année de l’exil, du mariage et de la communication de Marx.

« Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel. Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle (…). Le Juif qui se trouve placé comme un membre particulier dans la société bourgeoise ne fait que figurer de façon spéciale le judaïsme de la société bourgeoise… Quelle était en soi la base de la religion juive ? Le besoin pratique, l’égoïsme. Le monothéisme du Juif est donc en réalité le polythéisme du multiforme besoin, un polythéisme qui fait même des lieux d’aisance un objet de la loi divine… L’argent est le dieu jaloux d’Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister. L’argent abaisse tous les dieux de l’homme et les change en marchandises… La traite, voilà le vrai dieu du Juif. Son Dieu n’est qu’une traite illusoire… ce qui est contenu sous une forme abstraite dans la religion juive, le mépris de la théorie, de l’art, de l’histoire, de l’homme considéré comme son propre but, c’est le point de vue réel et conscient, la vertu de l’homme d’argent. Et même les rapports entre l’homme et la femme deviennent un objet de commerce ! La femme devient l’objet d’un trafic. La nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l’homme d’argent. La loi sans fondement ni raison du Juif n’est que la caricature religieuse de la moralité… Le jésuitisme juif, le même jésuitisme pratique dont Bauer prouve l’existence dans le Talmud, c’est le rapport du monde de l’égoïsme aux lois qui dominent le monde (…). Le christianisme est issu du judaïsme, et il a fini par se ramener au judaïsme. Par définition, le Chrétien fut le Juif théorisant ; le Juif est par conséquent, le Chrétien pratique, et le Chrétien pratique est redevenu Juif… Ce n’est qu’alors que le judaïsme put atteindre la domination universelle (allgemeine) (…). Dès que la société réussira à supprimer l’essence empirique du judaïsme, à supprimer le trafic de ses conditions, le Juif deviendra impossible… L’émancipation sociale du Juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme. »

Dans sa correspondance, il était d’une brutalité inouïe à l’encontre des Juifs. Le New York Daily Tribune publiait les régulières invectives de Karl Marx :

« Le Juif Steinthal, au sourire mielleux… » (1857) ; « L’auteur, ce cochon de journaliste berlinois, est un Juif du nom de Meier… » (1860) ; « Ramsgate est plein de poux et de Juifs (1879). Son médecin est qualifié de Juif parce qu’il est pressé de se faire payer (1854). Pire encore, si le Juif est banquier : Bamberger fait partie « de la synagogue boursière de Paris », Fould est un « Juif de bourse », Oppenheim est « le Juif Süss d’Egypte ». Quant à Lasalle, « la forme de sa tête et de ses cheveux montre qu’il descend des Nègres qui se sont joints à la troupe de Moïse, lors de l’exode d’Egypte », ou bien il est « le plus barbare de tous les youpins de Pologne », ou encore il est « Lazare le lépreux, qui est à son tour « le type primitif du Juif » ».

Comment voulez-vous qu’un communiste de la base, fort de ces propos émanant de la Sainteté même de l’église communiste, puisse condamner ou seulement critiquer les campagnes antisémites endémiques de l’Union Soviétique. « Même Marx a dit » dirait-il.

Alors que d’importants innovateurs en politique ne ménageaient pas les Juifs, certains auteurs dont la renommée n’est pas à faire alimentaient la masse des lecteurs en écrits où les antisémitismes ne manquaient pas.

Dans son roman Soll und Haben qui connut 500 éditions successives, Gustav Freytag faisait du personnage juif Itzig l’incarnation même du Juif. Cet ouvrage fut encore offert il y a 30 ans aux premiers communiants luxembourgeois. Dans le hungerpastor de Wilhelm Raabe, nous retrouvons la même aversion antijuive. Ici Itzig s’appellera Moses Freudenstein et il sera peint dans des traits tout aussi repoussants que le premier.

Dans l’univers de Balzac, les Juifs foisonnent et ne sont pas toujours décrits avec sympathie. Dans celui d’un Chateaubriand ou d’un Vigny, la haine éclate dès qu’il est question des Juifs.

Inutile de continuer cet inventaire dans tous ces coins et recoins. Il me suffit de désigner certains courants particulièrement dangereux qui se rejoignent dans un tourbillon qui se fait sans cesse plus funeste et hallucinatoire.

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Pour finir le dossier des antisémites notoires, je voudrais aborder brièvement le cas Wagner, cas pathologique par excellence car un esprit normal ne peut pas tomber dans des rages semblables à celles que nous lui connaissons. Ce délire éclatait au grand jour en 1850. Wagner avait 37 ans. Lui, qui devait tout au Juif Meyerbeer, écrit dans un article publié sous un pseudonyme et intitulé : « Über das Judentum in der Musik » la thèse ridicule d’une prétendue « allgemeine künstlerische Impotenz der jüdischen Rasse ». Curieux, ce même Wagner avait confié au Juif Hermann Levy la première mise en scène de PARSIFAL.

En 1852, il faisait à Liszt l’aveu d’une maladive exécration des Juifs : « Je retenais ma colère contre les Juifs, une colère aussi indispensable à ma nature que la bile au sang ».

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Il n’est pas aisé de jauger le degré exact de culpabilité qu’ont encouru et qu’encourent encore sur le plan de la persécution des Juifs tous ces gens qu’on vient de passer en revue, tous ces penseurs et écrivains les uns plus renommés que les autres. A mon sentiment, il ne saurait être sérieusement contesté qu’ils ont apporté des pierres importantes à la mise en œuvre des camps de concentration. Ils ont une responsabilité certaine dans la Shoah, la plus terrible catastrophe que l’humanité ait vécue.

Le lecteur est la plupart du temps un homme passif, faible, qui emmagasine et ne se pose pas trop de questions. La plupart des gens n’ont pas de personne. S’il est vrai, comme le dit Sartre, que l’antisémitisme est le snobisme des médiocrités, donc d’une majorité écrasante du genre humain, alors chaque page d’antisémitisme signée par une personne éminente devient acte de corréité dans la persécution. Tout propos raciste émanant d’un penseur influent contribue dans ce contexte à la bonne conscience des instigateurs de pogroms. Roger-Pol Droit dans un article paru au Monde sous le titre « Heidegger était-il nazi ? » écrit ces phrases marquées au coin de la sagesse : « Le cours de l’histoire ne glisse pas sur les philosophes comme l’eau sur les canards. Depuis quand pourrait-on philosopher d’un côté et agir de l’autre, sans que jamais la pure abstraction et l’activité infâme soient rapprochées ? Comment pourrait-on désormais lire Heidegger – Dr Jekyll en se débarrassant totalement de Heidegger – Mr Hyde. Il n’y a pas de solution finale : les voilà indissolublement liés ». Et puis cet avertissement lourd de sens : « Tant que nous ne parviendrons pas à voir les choses ainsi et que nous trouverons refuge sur un seul des deux versants, il est à craindre que l’essentiel de l’époque et de nous-mêmes ne nous file entre les doigts ».

Souvenons-nous d’un philosophe qui s’est démarqué de tous les autres qui, à un moment où l’antisémitisme faisait rage, était seul à prendre ouvertement parti pour les Juifs. Ce philosophe qui a été accaparé à tort par le nazisme et présenté par certains milieux intéressés comme le père du fascisme moderne. Il se retournerait dans sa tombe s’il apprenait les interprétations fantaisistes que des irresponsables donnaient et continuent à donner par contumace de son œuvre si infiniment riche et subtile et qui se situe loin au-delà des horizons auxquels on est habitué. Les Juifs l’ont parfaitement reconnu.

Dans le traité « Juden im deutschen Kulturbereich » édité en 1935 et très vite mis à l’index, les auteurs citent dès la première page un passage fameux d’une lettre que Nietzsche adressait de Nice à son ami Overbeck : « Ich habe an zuständiger Stelle den Vorschlag gemacht ein sorgfältiges Verzeichnis der deutschen Gelehrten, Künstlern, Schriftsteller, Schauspieler, Virtuosen von ganz oder halb jüdischer Abkunft herzustellen ; das gäbe einen guten Beitrag zur Geschichte der deutschen KULTUR ».

Dans le jüdisches Lexikon, nous lisons :

« Vor seiner Trennung von R. Wagner teilte er dessen Ablehnung des J-Tums- jedoch schon kurz darauf findet Nietzsche in dem VIII Haupstück seines Buches « Menschliches Allzumenschliches » die folgenden Worte : « Unangenehme, ja gefährliche Eigenschaften hat jede Nation, jeder Mensch, es ist grausam zu verlangen, dass der Jude eine Ausnahme machen soll… Trotzdem möchte ich wissen, wieviel man bei einer Gesamtabrechnung einem Volke nachsehen muss, nichtohne unser aller Schuld, die leidvollste Geschichte unter allen Völkern gehabt hat, und dem man den edelsten Menschen (Christus) den reinsten Weisen (Spinoza) das mächtigste Buch und das wirkungsvollste Sittengesetz der Welt verdankt ».

Nietzsche était un adversaire irréductible des activités antisémites de son beau-frère Förster. Il écrit en 1880 :

« So ist ein Kampf gegen die Juden immer ein Zeichen der schlechteren, neidischeren, feigeren Naturen gewesen : und wer jetzt daran Teil nimmt, muss ein gutes Stück pöbelhafter Gesinnung in sich tragen ».1

P. 250  Jenseits von Gut und Bös:

« Was Europa den Juden verdankt ? Vielerlei, Gutes und Schlimmes und vor allem eins, das vom Besten und Schlimmsten zugleich ist : den grossen Stil in der Moral, die Furchtbarkeit und Majestät unendlicher Forderungen, unendlicher Bedeutungen, die ganze Romantik und Erhabenheit der moralischen Fragwürdigkeiten – und folglich gerade den anziehendsten, verfänglichsten und ausgesuchtesten Teil jener Farbenspiele und Verführungen zum Leben, in deren Nachschimmer heute der Himmel unserer europäischen Kultur , ihr Abend-Himmel glüht – vielleicht verglüht. Wir, Artisten unter den Zuschauern und Philosophen sind dafür den Juden dankbar ».2

Dans « Morgenröte », Nietzsche prophète écrit :

« Zu den Schauspielen, auf welche uns das nächste Jahrhundert einladet, gehört die Entscheidung im Schicksal der europäischen Juden. (quel pressentiment !). Jeder Jude hat in der Geschichte seiner Väter und Grossväter eine Fundgrube von Beispielen kältester Besonnenheit und Beharrlichkeit in furchtbaren Lagen, von feinster Überlistung und Ausnützung des Unglücks und des Zufalls ; ihre Tapferkeit… ihr Heroïsmus übertrifft die Tugenden aller Heiligen.

Und wohin soll diese Fülle angesammelter grosser Findrücke welche die jüdische Geschichte für jede jüdische Familie ausmacht, diese Fülle von Leidenschaften, Tugenden, Entschlüssen, Entsagungen, Kämpfen, Siegen aller Art – wohin soll sie sich ausströmen, wenn nicht zuletzt in grosse geistige Menschen und Werke ! Dann wenn die Juden auf solche Edelsteine und goldene Gefässe als ihr Werk hinzuweisen haben, wie sie die europäischen Völker kürzerer und weniger tiefer Erfahrung nicht hervorzubringen vermögen und vermochten, wenn Israël seine ewige Rache in eine ewige Segnung Europas verwandelt haben wird : dann wird jener 7te Tag wieder einmal da sein, an dem der alte Judengott sich seiner selber, seiner Schöpfung und seines auserwählten Volkes freuen darf, - und wir alle, alle wollen uns mit ihm freuen. »3

Nietzsche invoque Yahvé et non point le Christ. Il ne se réserve donc aucun point de chute !

Dans « Menschliches Allzumenschliches » p. 475, in fine, Nietzsche rappelle pourquoi l’Europe doit être reconnaissante au judaïsme :

« in den dunkelsten Zeiten des Mittelalters, als sich die asiatische Wolkenschicht schwer über Europa gelagert hatte, waren es jüdische Freidenker, Gelehrte und Ärzte, welche das Banner der Aufklärung und der geistigen Unabhängigkeit unter dem härtesten, persönlichen Zwange festhielten und Europa gegen Asien verteidgten ; ihren Bemühungen ist es nicht am wenigsten zu danken, dass eine natürlichere, vernunftgemässere und jedenfalls unmytische Erklärung der Welt endlich wieder zum Siege kommen konnte und dass, der Ring der Kultur, welcher uns jetzt mit der Aufklrung des grieschich-römischen Altertums zusammenknüpft, unzerbrochen blieb. Wenn das Christentum alles getan hat, um den Okzident zu orientalisieren, so hat das Judentum wesentlich mit dabei geholfen, ihn immer wieder zu okzidentalisieren : was in einem bestimmten Sinne so viel heisst, als Europas Aufgabe und Geschichte zu einer Forsetzung der grieschischen zu machen ». 4

Peut-on faire un éloge supérieur ?

Peut-on mieux faire pour raviver des sympathies éteintes – voire allumer l’enthousiasme ?

Evoquer le nazisme en prononçant le nom de Nietzsche, c’est se rendre coupable d’un crime contre l’intelligence.

Léon Poliakoff cite avec délectation Nietzsche quand il se laisse aller à de joyeuses divagations à propos de croisements entre officiers prussiens et filles d’Israël qui doteraient le Brandebourg « d’une dose d’intellectualité » qui fait cruellement défaut à cette province.

Il n’avait que mépris et injures pour les brailleurs antisémites parmi lesquels figurait en bonne place son beau-frère Bernhard Förster.

Dans « Götterdämmerung », il écrit à propos de ses compatriotes : « Wieviel verdriessliche Schwere, Lahmheit, Feuchtigkeit, Schlafrock, wieviel Bier ist in der deutschen Intelligenz ? »5.

Ailleurs : « Sowie ich bin, in meinen tiefsten Instinkten allem, was deutsch ist, fremd, so dass schon die Nähe eines Deutschen meine Verdauung verzögert »6.

Nous avons pu vérifier à quel point il est pernicieux d’élever à la dignité de concept, les préjugés les plus communs.

Nous avons vu dans quels bas-fonds peut s’égarer le plus grand penseur quand le poids des instincts prend le dessus et pousse à un relâchement réflexif de plus en plus funeste.

A la lumière des nombreuses citations dont j’ai fait état, nous avons pu constater le degré hautement inquiétant que revêt dans la culture européenne l’instinct antisémite. Le délire n’est pas guéri. Ci et là, la guenon bouge de nouveau et nous entendons sa voix insolente tantôt « im teuschen Urwalde » tantôt sur les bords de la Seine.

Tous les hommes épris de justice, d’équité, de paix doivent dès lors rester vigilants et être prêts à dénoncer et à combattre sans compromis toutes velléités d’antisémitisme et de racisme tout court d’où qu’elles viennent.

Notre civilisation est à ce prix.

Chacun de nous doit assumer cette tâche. Il ne faut pas que le cauchemar qui hante George Steiner dans son livre « Sprache und Schweigen » puisse une fois encore se réaliser. Cet auteur qui est l’un des meilleurs critiques littéraires des temps présents, écrit d’une main tremblante ces phrases désespérées : « Manchmal wird mir bange, wenn ich meine Kinder betrachte, oder sie in der Stille des Zimmers atmen höre, denn ich habe die Bürde eines uralten Hasses auf ihre Schultern gelegt und Grausamkeit an ihre Fersen gehaftet »7.

1 « Ainsi une lutte contre les Juifs est toujours le signe d’individus mauvais, jaloux et lâches : et ceux qui y participent maintenant, doivent avoir une incommensurable bassesse d’esprit. »

2 « Ce que l’Europe doit au Juif ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui relève à la fois du meilleur et du pire : le grand style en morale, l’horreur et la majesté d’exigences infinies, de significations infinies, tout le romantisme et le sublime des énigmes morales, - donc précisément ce qu’il y a de plus attirant, de plus captieux, de plus exquis dans ces jeux de couleurs et ces incitations à vivre dont les dernières lueurs embrasent aujourd’hui le ciel de notre civilisation européenne, peut-être dans un dernier couchant. Nous autres artistes parmi les spectateurs et les philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs de la reconnaissance. »

3 « Parmi les spectacles à quoi nous invite le prochain siècle, il faut compter le règlement définitif de la destinée des Juifs européens (…) Tout Juif trouve dans l’histoire de ses pères et de ses ancêtres une source d’exemples de froid raisonnement et de persévérance dans des situations terribles, de la plus subtile utilisation du malheur et du hasard par la ruse ; leur bravoure…leur héroïsme dépassent les vertus de tous les saints (…)

Et où donc s’écoulerait cette abondance de grandes impressions accumulées que représente l’histoire juive pour chaque famille juive, cette abondance de passions, de décisions, de renoncements, de luttes, de victoires de toute espèce, - si ce n’est, en fin de compte, dans de grandes œuvres et de grands hommes d’esprit ! C’est alors, quand les Juifs pourront montrer comme leur œuvre des joyaux et vases dorés, tels que les peuples européens d’expérience plus courte et moins profonde ne peuvent ni ne purent jamais en produire -, quand Israël aura changé sa vengeance éternelle en bénédiction éternelle pour l’Europe : alors sera revenu de nouveau ce septième jour où le Dieu ancien des Juifs pourra se réjouir de lui-même, de sa création et de son peuple élu - et nous tous, nous voulons nous réjouir avec lui ! »

4 « En outre aux temps les plus sombres du Moyen-Age, quand le rideau des nuages asiatiques pesait lourdement sur l’Europe, ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l’indépendance d’esprit sous la contrainte personnelle la plus dure, et qui défendirent l’Europe contre l’Asie ; c’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation, qui nous rattache maintenant aux lumières de l’Antiquité gréco-romaine, soit restée ininterrompue.

Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau : ce qui revient, en un certain sens, à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque. »

5 « Combien y a-t-il de lourdeur chagrine, de paralysie, d’humidité, de robe de chambre, combien y a-t-il de bière dans l’intelligence allemande ? ».

6 « Tel que je suis, étranger dans mes instincts les plus intimes à tout ce qui est allemand, à un point que le voisinage d’un Allemand suffit à retarder ma digestion. »

7 « Parfois, quand je regarde mes enfants ou que je les entends respirer dans le silence de leur chambre, je suis envahi par la peur, car j’ai mis sur leurs épaules le poids d’une haine ancestrale et j’ai gravé la violence sur leurs talons. »

Bibliographie succincte :

-       A. Cohen : le Talmud, Payothèque.

-       Michael Avi-Yonah : Geschichte der Juden im Leitalter des Talmud, Walter de Gruyter.

-       Léon Poliakov : Histoire de l’antisémitisme, Pluriel.

-       Dr Graetz : Geschichte der Juden, Leipzig, Oskar Leiner.

-       Nietzsche : Die Götterdämerung - Menschliches Allzumenschliches - Morgenröte.