A l’occasion du 142e anniversaire de la naissance du grand sculpteur Constantin Brancusi, il m’importe de rappeler qu’en 1928 l’artiste avait à affronter les USA dans un procès très curieux tournant autour du fameux « Oiseau dans l’espace ». Les douanes américaines lui avaient en effet refusé l’exonération de taxe dont bénéficiaient légalement les œuvres d’art.

Brancusi attaquait et ainsi les juges étaient appelés à répondre aux questions essentielles :

"Quels sont les critères pour juger de la notion d’œuvre d’art ?"

"Une œuvre d’art doit-elle être belle ?"

"Doit-elle représenter quelque chose ?"

"A qui attribuer le statut d’artiste ?"

En 2003 a paru chez Adam Biro un opuscule fascinant : « Brancusi contre les Etats-Unis – Un procès historique, 1928 ».

On lira les interrogatoires ahurissants que l’artiste a dû subir.

Avait déposé dans ce procès comme témoin Edward Steichen.

Le verdict fut rendu le 26.11.1928.

Il fut admis que le célèbre « Oiseau », bien que très abstrait, était bel et bien une œuvre d’art.

 

L’AHURISSANT INTERROGATOIRE DE STEICHEN COMME TEMOIN

Contre-interrogatoire par MeHIGGINBOTHAM (Adam Biro, Brancusi contre Etats-Unis – Un procès historique, 1928) :

Q. Rappelez-moi votre métier.

R. Artiste, peintre et photographe.

Q. Dans quelles écoles d’art avez-vous fait vos études ?

R. A l’Académie.

Q. Pendant combien d’années ?

R. Un an environ.

Q. Un an ?

R. Oui, Monsieur.

Q. Et dans quelle autre école ?

R. Je n’ai étudié dans aucune autre école, j’ai travaillé tout seul.

Q. Votre formation artistique, d’après vos déclarations jusqu’ici, consiste en une année d’études ?

R. Dans une école. Mais j’ai passé toute ma vie à étudier l’art, à étudier dans les musées.

Q. Détenez-vous un certificat vous reconnaissant la qualité d’artiste ?

R. Je n’ai jamais entendu parler de cela.

Q. Vous n’avez jamais entendu dire qu’on puisse obtenir un diplôme dans une école ?

R. Cela n’existe pas dans cette Académie. Je ne crois pas qu’un tel certificat existe.

Q. Vous n’en avez jamais entendu parler ?

R. Non.

Q. Vous vendez et vous achetez des œuvres d’art dans ce pays ?

R. Non, Monsieur.

Q. Que faites-vous donc ?

R. J’exerce ma profession d’artiste, photographe et peintre.

Q. C’est-à-dire prendre des choses en photo avec un appareil et les peindre ensuite ?

R. Non, Monsieur, prendre des photos au moyen d’un appareil, qui sont utilisées comme des photographies et peindre des tableaux. Il n’y a pas de lien entre les deux.

DEUXIÈME INTERROGATOIRE DE STEICHEN PAR LE JUGE WAITE (Adam Biro, Brancusi contre États-Unis – Un procès historique, 1928)

 

Q. Quel métier exercez-vous ?

R. Je suis artiste et photographe. Depuis pratiquement trente ans.

Q. Sculpteur ?

R. Non, Monsieur le Président, pas sculpteur.

Q. Peintre ?

R. Oui, Monsieur le Président. Il y a un de mes tableaux au Metropolitan Museum of Art et un autre au musée de Bordeaux.

Q. Comment appelez-vous ceci ?

R. J’utilise le même terme que le sculpteur : « oiseau », bird.

Q. Qu’est-ce qui vous fait l’appeler « oiseau », ressemble-t-il à un oiseau pour vous ?

R. Il ne ressemble pas à un oiseau mais je le ressens comme un oiseau et il est défini par l’artiste comme un oiseau.

Q. Le seul fait qu’il l’ait appelé « oiseau » en fait un oiseau pour vous ?

R. Oui, Votre Honneur.

Q. Si vous l’aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l’appeler « oiseau », n’est-ce pas ?

R. …

Juge Young : Si vous le voyiez dans une forêt, vous n’en prendriez pas une photo n’est-ce pas ?

Témoin : Non, Votre Honneur.

Gaston VOGEL