L’autre jour, en me promenant dans la forêt du côté de Staffelter, je suis tombé sur le lieu ingrat où selon la légende, Schetzel, quittant probablement Orval, allait au 12ème siècle végéter à la gloire du Seigneur. A l’époque où j’avais acquis à Redu, dans le but d’écrire ma contribution à l’histoire du christianisme, des centaines d’ouvrages sur cette religion en provenance d’un cloître belge qui venait de nettoyer ses greniers, je suis tombé sur une histoire des Saints rédigée en 15 volumes par les petits Bollandistes de Bruxelles, soit une société savante jésuite dédiée à l’étude de la vie et du culte des Saints.

La lecture de ces 15 volumes a été en partie un délice, alors que je n’ai jamais lu une telle accumulation de conneries.

J’en ai fait une anthologie et cet opuscule qui a paru à Paris en 1999 fut illustré dans Charlie Hebdo (édition du 28.07.1999) par le grand caricaturiste Willem.

Un épisode particulièrement jouissif concernant notre Saint du Grünewald est évoqué au tome IX.

Je m’en voudrais de ne pas vous faire participer à la lecture de ce morceau cynique décrivant la grande tentation du bon Schetzel.

 

Saint Schetzel

 

Sa plus grande tentation : un levraut lui fait perdre sa gravité ordinaire.

« Un jour que le froid était plus vif et la gelée plus forte qu’à l’ordinaire, j’étais couché tout nu sur la terre, ayant les membres raides et transis ; le Créateur de l’univers, qui, selon le Prophète, fait tomber la neige comme de la laine, me donna, au lieu d’habit, un très grand tapis de neige, de l’épaisseur d’une coudée ; tout mon corps en était couvert, mais à l’endroit de ma bouche, qui avait encore un peu de chaleur, il se fit une petite ouverture. Il arriva donc qu’un levraut, courant ci et là par la campagne pour trouver une gîte, rencontra par hasard cette ouverture et, étant attiré par le peu de chaleur qu’il y ressentait, il s’y arrêta tout court et se mit doucement sur mon visage.

Cet accident me fit faire un petit sourire, je perdis ma gravité ordinaire et me laissais aller à quelque vaine joie. Il me vint même dans l’esprit de mettre la main sur cet animal et de le prendre, ce qui m’était très facile, non pas pour le retenir, mais pour le flatter et me récréer, sans craindre d’employer en ce vain divertissement le temps qui doit être consacré aux louanges de Dieu et la pénitence. Cependant, après avoir longtemps résisté à la violence de cette tentation, je la surmontais enfin et la dissipais par la grâce de Dieu, de sorte que, demeurant immobile en ma place, je laissais reposer sur moi cet animal sans le toucher, jusqu’à ce qu’il s’en allât lui-même.

Voilà la plus grande tentation qu’il me souvienne avoir eue depuis longtemps. »

(V. S. tome IX, 358. 6. 8.)

 

Requiescat in pace.

Le 18 mars 2019.

Gaston VOGEL