La France peine à reconnaître les crimes abominables qui ont à tout jamais sali son histoire de « grande nation » - colonialisme, esclavage, persécution des Juifs et j’en passe.

Chirac a été le premier à dénoncer sans ambages, sans ambiguïté, sans louvoyer, sans tergiverser, sans s’égarer à l’instar d’un Mitterrand en faux-fuyant la grave responsabilité de la France et donc non pas seulement du régime criminel de Vichy dans les rafles du Vel d’Hiv.

Des trains bourrés d’enfants et de parents juifs partaient pour Auschwitz, alors que la conscience de la France restait calme, sans émotion et que la foule saluait avec frénésie les bourreaux qui dirigeaient le pays.

Macron vient d’en faire de même pour l’esclavage que la France très catholique codifiait dans le Code Noir en 1685.

C’est le moment de rappeler quelques données fondamentales trop souvent passées sous silence.

La politique de l’Eglise au fil des siècles

Si l’Eglise facilitait l’affranchissement par une procédure simplifiée dont l’Etat, dès Constantin, reconnut la validité ... elle ne se l’imposait pas à elle-même, encore moins à ses fidèles et condamnait tant les indociles que les agitateurs. « Si quelqu’un, sous prétexte de pitié, engage l’esclave à mépriser son maître, à se soustraire à la servitude, à ne pas servir avec une bonne volonté et respect, qu’il soit anathème » - Ce canon du concile de Granges est et sera repris sans lassitude ...

Dans une homélie aux Ephésiens Saint-Jean-Chrysostome émit cette merveilleuse recommandation à l’adresse des asservis : « Qu’il y ait réciprocité de service et de subordination, de la sorte il n’y aura pas d’esclavage. Que l’un ne prenne pas la place d’homme libre, l’autre le rôle d’esclave, mais il est mieux que maîtres et esclaves se servent mutuellement ; bien mieux vaut être esclave de la sorte que maître dans les conditions opposées ».

Ces propos ne sont en réalité guère étonnants alors qu’en théorie le renoncement aux biens de ce monde demeurait inscrit au programme de la société chrétienne primitive ; en pratique on était rapidement revenu aux formes et aux méthodes de la société bourgeoise païenne.

Il est dans ces conditions téméraire de soutenir que l’Eglise ait aboli l’esclavage.

Même le Kirchenlexikon doit reconnaître qu’il n’en fut pas ainsi : « Le Christianisme n’a apporté aucun changement direct à la nature juridique de l’esclavage et cela même quand elle passa de l’époque des persécutions à celle de la domination ».

Aymard et Auboyer notent dans Rome et son Empire : « Le Christianisme ne semble pas fournir un renfort sensible à la tendance que la philanthropie philosophique avait fait naître au temps des Antonins et dont les progrès demeurent très limités ».

Ainsi l’esclavage introduit dans les Gaules par les Romains y survécut longtemps à la conquête des Francs. Il y avait même encore des esclaves en France au XIIIe siècle. En 1296, Philippe-le-Bel donna à Charles de France, son frère, comte de Valois, un Juif de Pontoise, et il paya trois cents livres à Pierre de Chambly pour un Juif qu’il avait acheté de lui. L’esclavage ne devait disparaître que peu à peu et, par la suite, les édits de 1315, 1318 et 1553 proclamèrent, comme l’une des maximes fondamentales du droit public français, que nul n’est esclave en France.

Ces bonnes résolutions ne seront d’ailleurs pas de longue durée, comme nous allons le voir.

L’Eglise n’allait pas non plus condamner le servage, la nouvelle forme d’esclavage adouci qui avait cours dans la société féodale. Le serf était taillable et corvéable à merci. Il avait à peine une capacité civile et religieuse. L’Eglise favorisait les affranchissements individuels et collectifs sans pour autant prendre d’une manière formelle et expresse ses distances vis-à-vis d’une institution qui au demeurant servait ses propres intérêts. Les abbayes n’avaient-elles pas leurs serfs ? L’abbé de Vézelay parlant des siens avait coutume de dire : « Il est mien de la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne ».

Le servage avait la vie dure. Il existait encore à la fin du XVIIIe siècle dans le Nivernais, le Bourbonnais et la Franche-Comté, c’est-à-dire dans la France catholique profonde.

Au moment où la condition servile avait à peu près disparu dans les nations de l’Europe occidentale, les grandes découvertes maritimes allaient faire renaître dans le Nouveau Monde l’esclavage sur une grande échelle.

Après un millénaire de christianisation, une rechute spectaculaire se faisait dans une barbarie qui n’avait pas son équivalent dans l’antiquité païenne. « Ce furent, cette fois, des Chrétiens qui prirent l’initiative d’organiser la traite des Noirs ». Le Code Noir français de 1685 montre que la condition juridique de l’esclave d’une nation chrétienne n’était en rien meilleure que celle de l’esclave antique.

La papauté et l’esclavage

Le pape Nicolas V ordonna en 1452 et 1454 au roi du Portugal d’asservir les pays découverts et de constituer les habitants esclaves.

Le pape Alexandre VI ne se montrait guère plus charitable quand il autorisa en 1493 les Espagnols à en faire de même.

Un mal terrible était fait quand Urbain VIII interdit le 22 avril 1639 l’esclavage sous toutes ses formes. La bulle devait d’ailleurs rester sans effet.

Ecoutons l’Evêque Las Casas relater avec quel mépris et brutalité les décrets des papes Nicolas V et Alexandre VI furent exécutés : « Le frère François de San-Roman, religieux franciscain, ayant accompagné dans l’intérieur un capitaine que le gouverneur y envoyait, vit périr plus de 40.000 Indiens, brûlés, égorgés, pendus, dévorés par des chiens ou détruits de quelque autre manière ... les satellites attachaient ensemble ces malheureux esclaves, les chargeaient de fardeaux tout en leur refusant la nourriture la plus indispensable et les accablaient de coups s’ils n’avançaient pas assez vite : les Indiens, pliant sous le poids, fondaient en larmes lorsque l’épuisement les mettait hors d’état de suivre ceux de leurs compagnons dont ils partageaient les chaînes. On voyait alors les cruels Espagnols s’en débarrasser en leur coupant la tête qui tombait d’un côté et le corps de l’autre ».

Il est trop simpliste de dire que c’étaient là les méfaits de gens qui appartenaient à l’Eglise comme « le bois mort fait partie d’un arbre ». Les bourreaux étaient des catholiques ; ils allaient à la messe, communiaient et se confessaient et pourtant ... Des méfaits de ce genre sont la démonstration de l’échec total de l’action moralisatrice et éducatrice de l’Eglise.

La duplicité de l’Eglise subsistait nonobstant toutes bulles de condamnation telles que : Veritas ipsa, Commissum et Immensa. Au même moment où le Vatican déclarait l’esclavage injuste, les Jésuites continuaient à se servir d’esclaves dans les Antilles et en Guyane française. En 1756 le père jésuite P. Charlevoix pouvait écrire sans encourir les foudres de la sainte Institution : « La nécessité où l’on s’est trouvé de se servir de nègres a été le moyen dont Dieu s’est servi pour le salut de ce peuple, né pour l’esclavage, qui le rend donc plus docile aux instructions religieuses qu’on lui fait qu’il n’aurait été dans sa patrie ».

Le 20 mars 1686, les pères du Saint-Office adoptaient une thèse particulièrement hypocrite. Ils précisaient qu’il est strictement défendu de capturer, de vendre ou d’acheter des esclaves, à moins d’être en possession d’un titre juste. Le Kirchenlexikon note : « Sur un plan de morale théologique, l’esclavage conçu comme servitude personnelle, rentrait dans la catégorie de la propriété ».

Que vient faire dans un domaine si horriblement barbare la notion curieuse de titre juste ? Nouvel aspect grotesque de la duplicité catholique.

En 1690 le très catholique Bossuet a l’arrogance de soutenir que « condamner cet état d’esclave, ce serait non seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de Saint-Paul, de demeurer de leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir » - « le Zeitgeist ».

Le Code Noir

La très catholique Couronne française promulgue en l’an de grâce 1685 un Code Noir.

Le Noir reçoit son statut d’objet. L’esclave noir existe juridiquement s’il désobéit, et le corps social veille à cruellement sanctionner cette existence-là. Le maître est seul juge de l’opportunité de traduire l’obéissance en mérite, de transformer l’esclavage en affranchissement.

Le Code Noir ne légifère pas pour des sujets, mais pour des « sous-hommes » qu’il convient de maintenir massivement, obstinément dans ce « néant politique » dont le texte préparé et voulu par Colbert, voulu et signé par Louis XIV précise savamment les pourtours sans jamais les définir.

Dès le préambule le roi très catholique, après avoir évoqué son devoir de sauvegarde de la religion catholique et d’évangélisation, introduit ex abrupto le terme « esclave » comme s’il s’agissait de la banalité la plus courante.

L’article 2 proclame que tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique et romaine. L’article 38 tout empreint de charité chrétienne : « L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur une épaule et s’il récidive une autre fois ... il aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lis sur l’autre épaule ; et la troisième fois il sera pendu ».

L’article 44 : « Déclarons les esclaves êtres meubles, et comme tels entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre cohéritiers sans préciput, ni droit d’aînesse ... ».

Cette honte ne fut à aucun moment mise à l’index. Ont été mises vers la même époque à l’index les œuvres de René Descartes, de Montaigne, Jean Racine, Spinoza.

Quelle âme d’ancêtre faut-il se faire pour concevoir une telle abjection ? – ou faut-il admettre qu’au-delà de toutes vérités immuables professées, l’Eglise optera selon « les conditionnements culturels de l’époque » tantôt pour l’abolition de l’esclavage et tantôt pour son introduction.

En réalité les Eglises chrétiennes ont préféré ne pas lutter contre une institution aussi ancienne, aussi invétérée que l’esclavage : en principe, il était recommandable de se conformer à l’ordre établi.

En résumé, on peut dire avec les meilleurs historiens que depuis le XVIe siècle et plus particulièrement aux XVIIe et XVIIIe siècles, en Amérique du Sud, c’est-à-dire dans cette partie de l’Amérique dominée par l’Espagne et le Portugal, deux Etats restés entièrement catholiques, l’Eglise était une « puissance négrière ».

Pour comprendre, nul besoin de se faire une âme d’ancêtre, il suffit de se faire une âme d’esclavagiste et d’exploiteur et pourquoi pas, une âme d’esclave !

Le Code Noir qui dicte des normes religieuses aux esclaves et aux maîtres des colonies françaises d’Amérique n’avait pas d’autres buts que d’assurer la soumission des esclaves par une sujétion spirituelle.

Colons, négriers et religieux tenaient à peu près le même langage : asservis, mais convertis au Christianisme, les Africains sont plus heureux que libres dans leur pays.

« Tout le monde sait qu’il n’y a point d’esclaves en France. Il suffit d’y mettre le pied pour jouir de la liberté commune à tous les Français. On ne doit excepter que les Nègres de l’Amérique, lesquels venant dans le royaume à la suite de leurs maîtres, sont censés ne quitter jamais leurs pays ni le joug de la servitude ».

Le sort réservé par l’Eglise catholique à l’abbé Raynal, ancien jésuite devenu philosophe critique de la colonisation et adversaire déclaré de l’esclavage, est symptomatique de la mentalité sournoise de la catholicité officielle de l’époque.

Encore en 1897 il ne trouvait grâce aux yeux des rédacteurs du Kirchenlexikon qui, tout en qualifiant ses écrits de « äußerst seicht », rappellent avec délectation le bel autodafé qu’on lui réservait le 29 mai 1781.

Le courant anti-esclavagiste était chez les Chrétiens l’affaire d’une minorité d’intellectuels courageux parmi lesquels il faut réserver une place d’honneur à Bartolomé de Las Casas, apôtre des Indiens (XVIe siècle). L’opinion anti-esclavagiste allait connaître ses meilleurs protagonistes chez les Montaigne, Diderot, Rousseau qui prenaient ouvertement parti contre l’esclavage et admettaient le droit de l’asservi à la révolte. On trouve curieusement l’œuvre de ces grands humanistes à l’index des librorum prohibitorum.

Ainsi on ne peut que sourire à la lecture des réflexions faites sur le problème en 1888 par Léon XIII. « ... Les monuments, les lois, les institutions ont toujours proclamé, par de magnifiques témoignages, la souveraine charité de l’Eglise envers les esclaves, dont elle n’a jamais laissé sans tutelle l’humiliante condition et qu’elle a toujours cherché à soulager... Ce n’est pas elle qui a développé la traite des Noirs, mais l’inextinguible soif du gain ».

Que penser d’une religion qui, après avoir dominé les consciences sans partage durant plus d’un millénaire, s’accommodait bon gré mal gré de la traite des Noirs passée dans l’histoire comme une des plus inouïes perversités de l’Occident chrétien ?

Que dire d’une doctrine basée sur l’amour, la charité, la fraternité qui, après des siècles et des siècles de pouvoir absolu sur les masses, que ce soit sous la forme du catholicisme, du protestantisme ou de l’orthodoxie, n’a pas réussi à extirper l’esclavage dans les sociétés dites « chrétiennes » ?

N’est-il pas honteux de constater que ce n’est qu’au seuil de l’époque contemporaine que cette indicible institution fut abolie dans l’Europe chrétienne ?

Où peut-on trouver dans ces conditions le prétendu effet civilisateur du Christianisme ?

Terminons en rappelant des dates dont la « civilisation » chrétienne n’a pas à être fière :

Interdiction de la traite des Noirs :

par l’Angleterre :                    2 mars 1807

par la France :                        29 mars 1815

Abolition définitive de l’esclavage :

en Angleterre :                       1833

en France :                              4 mars 1848

en Russie :                              1837 et 1861

aux Pays-Bas :                         1863

aux USA :                                1863

au Portugal :                           1878

au Brésil :                               1888

Les diverses abolitions n’étaient qu’une étape éphémère sur le chemin de la libération de la guenon.

La sale bête a relevé sa tête hideuse entre 1940 et 45. L’esclavage sévissait alors dans l’Allemagne, patrie des philosophes, poètes et musiciens. Souvenons-nous de Richard WAGNER. Il était, nous raconte George Steiner, en train d’étudier, de préparer la musique de Pâques, de Parsifal. A la table du déjeuner (Cosima en était témoin), il se prononça sur la question juive et dit : « il faut brûler vifs les Juifs ».

Aujourd’hui on parle de traite des êtres humains.

C’est une nouvelle forme d’esclavage, d’une rare obscénité. Elle sévit sur une échelle universelle et même chez nous, elle se déploie en public avec un cynisme inouï, sans que la politicaille ne s’en émeuve. Il lui suffit de voter des lois qu’elle n’applique pas.

Souvenons-nous avec précision de ce texte fameux de 2014 qui est resté lettre morte :

Terminons sur cette pensée de Arthur Koestler : « Il y a deux cerveaux : l’arrière-cerveau éthique, moral, qui ne fait que débuter chez l’homme, et un énorme cortex de rapace, de cruauté, de sadique ».

Le 13 mai 2019.

Gaston VOGEL