Si le Luxembourg a pu échapper aux excès nationalistes et populistes ou à l’embrasement social des gilets jaunes, c’est aussi grâce au dynamisme de son économie. Il importe cependant de connaître les autres facteurs qui garantissent la cohésion d’une communauté lorsque surviennent des défis. L’appel à la décence du mouvement des sardines en Italie démontre avec force que le retour à des politiques inspirées par des valeurs et guidées par le bien commun répond à un besoin profond.

Le scénario du spectacle qui s’offrit à nous l’été dernier semblait familier : après que la première vague d’indignation se fut brisée et le ressac d’un « Hu mir soss keng Problemer ? » réprobateur émoussé, se fit entendre le clapotis rassurant des appels usuels à la retenue pour que la clameur publique cède le pas à la justice. Le cours de la justice seul apportera-t-il pour autant toutes les réponses ?

Il y aurait ici encore matière à réflexion sur une tendance à la judiciarisation croissante de notre quotidien. Est-ce un symptôme, une cause ou une conséquence ?

Dans la triste affaire de « l’abri de jardin » ce pragmatisme dont nous nous targuons volontiers pour passer rapidement à autre chose risque en effet de nous faire passer à côté de l’essentiel, d’un malaise plus profond qui ronge notre société en manque de repères.

Hormis l’affaire de l’abri et ses cafouillages administratifs, l’année politique écoulée aura en effet connu son lot de révélations, de failles et de frictions à tous les niveaux de pouvoir, de conflits d’intérêts potentiels, d’affaires de détournement et de gestion opaque accompagnées d’allégations d’actes répréhensibles.

Des mesures ont bien été prises. La rédaction de codes de déontologie ou les avis de conseils d’éthique relèvent de l’action curative : c’est utile et nécessaire, mais insuffisant. Les normes éthiques servent à encadrer l’action concrète conformément à nos attentes morales, mais elles ne peuvent suppléer aux attitudes moralement déficientes. C’est à ces fondations morales qu’il convient de travailler activement et préventivement. Elles soutiennent la charpente éthique de notre démocratie et de notre État de droit. C’est une question de culture et d’éducation, mais aussi de décence et d’exemplarité.

Une société qui se laisserait aveugler par le succès de son modèle économique, dans laquelle l’utilitarisme et une souplesse morale certaine travestis en pragmatisme tiendraient lieu d’intelligence, mettrait en danger sa faculté d’adaptation aux défis et sa cohésion.

Fort heureusement, il se trouva des voix pour s’élever contre le « whataboutism » résigné qui transparait dans de nombreuses réactions à l’affaire. La bonne gestion des affaires publiques ne saurait s’accommoder de ce relativisme moral. Pourtant, que de fois avons-nous déjà entendu un « Et ass jo nët illegal ! » presque indigné pour faire taire la critique invoquant l’argument moral ? Que répondre encore à cet impératif catégorique à rebours « Dat mécht dach jiddereen ! » si commun, prêt à tolérer les comportements douteux lorsqu’ils sont le fait d’une majorité perçue ?

L’étude de deux sujets en particulier pourrait nous éclairer dans la recherche des leçons à tirer de l’affaire. Le premier est celui de notre rapport en tant que citoyens à l’État de droit démocratique. Le second concerne nos critères en matière de qualités humaines et de compétences que nous jugeons essentielles à un leadership politique crédible.

L’État de droit protège ses citoyens de l’arbitraire.

Il leur garantit l’équité de traitement et de résultats, toutes choses égales par ailleurs. L’une de ses caractéristiques essentielles est la séparation des pouvoirs, qui s’accompagne de délimitations claires de l’emprise des différents pouvoirs, de freins et de contrepoids ainsi que d’un contrôle des moyens par lesquels les pouvoirs exercent leur action. Le pouvoir législatif légitimé par le vote des citoyens joue un rôle déterminant dans la fixation des normes qui régissent le fonctionnement de l’État de droit et il lui revient d’exercer le contrôle de l’action de l’exécutif.

L’État de droit est à la base du contrat de confiance entre les citoyens et le pouvoir.

Or en politique comme en matière de confiance les perceptions comptent au moins autant que les faits, surtout lorsque la communication autour des faits est partisane ou déficiente. Sur ce point l’affaire de l’abri a malheureusement renforcé un préjugé solidement enraciné supposant l’existence de différences de traitement selon l’affiliation sociale ou politique.

De plus, la mise à jour de l’existence d’une multitude de fichiers témoignant d’une approche pour le moins discutable en matière de protection et d’exploitation des données personnelles ainsi que la révélation de courriers récriminatoires que des hauts représentants de différents pouvoirs se sont adressés à diverses occasions en transgressant des frontières institutionnelles ont aussi contribué à ce que s’insinue un doute quant aux garanties du respect des principes de l’État de droit.

Quelle réalité recouvre le concept d’État démocratique dans le cas du Luxembourg ?

D’une part, près de la moitié des résidents sont des non-nationaux, avec des disparités locales frappantes, en particulier dans la capitale. D’autre part, les systèmes de pension et de sécurité sociale se trouveront face à plus d’un million de bénéficiaires à court terme. Il convient dès lors de s’interroger sur la pérennité d’un modèle économique caractérisé par son addiction à une croissance forte, corrélée qu’on le veuille ou non à l’augmentation du nombre d’emplois, alors que les nationaux sont minoritaires dans l’essentiel des secteurs de l’économie. Le terme malheureux de déficit démocratique employé pour tenter d’aborder la question lors du référendum de 2015 conduisit à un échec prévisible. En l’absence d’un réel projet de société novateur et inclusif le champ du débat fut miné par la question de la nationalité. Je demeure pourtant convaincu qu’il existe une voie pragmatique reconnaissant l’utilité pour le bien commun d’un intéressement équitable de tous ceux qui contribuent quotidiennement par leur travail et leur engagement au développement d’une communauté luxembourgeoise qui mériterait que l’on s’attache à la définir plus précisément.

Les partis gouvernementaux échaudés par les résultats du référendum en auront certainement tiré des leçons quant à leur positionnement sur l’échiquier politique. Notons, puisque telle est la barre placée par les promoteurs d’un élargissement du droit de vote aux législatives, que par rapport à une audience nationale incluant toute la population résidente et en considérant comme absentéisme tous les votes nuls ou inexprimés lors du dernier scrutin national, les chiffres de représentativité des partis peuvent être aisément réduits de moitié.

Faut-il s’en inquiéter pour autant, outre la leçon d’humilité ? Oui, s’il existe un effet convergent entre l’absence d’expression politique et d’autres lignes de fracture qui affectent la cohésion sociale.

Inégalités en progression, risque croissant de pauvreté, précarisation, pressions sur les classes moyennes sont des réalités, aussi au Luxembourg. S’y ajoutent des lignes de fracture spécifiques, au niveau de l’emploi, de la propriété foncière et immobilière ou de l’accès au logement. Ainsi les nationaux, qui assurent approximativement un quart de l’emploi total, se sont en majorité repliés sur le secteur public. On ne saurait nier qu’il y a un lien entre la sécurité d’emploi associée à un niveau de revenu comparativement élevé et l’accès au logement ainsi qu’à une moindre exposition aux soucis de mobilité.

On conçoit aisément que les partis politiques observent attentivement l’évolution de la cartographie de ces lignes de fracture pour cibler leurs messages. Lorsque cela conduit à la définition de politiques visant, au mieux, à servir leur propre base en évitant de froisser le plus grand nombre, la cohésion de la communauté s’en trouve menacée, en particulier lorsque les aspirations de pans entiers du corps social ne suscitent pas d’écho politique à la hauteur de leurs attentes.

Les anciens contestataires et révolutionnaires avaient cela de sympathique – ou de dangereux selon le point de vue – qu’ils adhéraient à un projet de société clairement articulé et dont la réalisation devait permettre d’améliorer le sort d’une majorité.

Or l’actuelle coalition semble bien avoir fait l’économie d’un véritable projet politique fédérateur. Elle peut ainsi se passer, pour fonctionner, de réel leadership programmatique et solidaire, pouvant donc se contenter d’un simple accord tacite de non-ingérence dans les affaires et chasses-gardées respectives des partis constitutifs pour garantir sa continuité.

Par ailleurs, les projets de société universalistes des gauche et droite classiques sont en perte de vitesse en faveur de nouvelles causes qui sont fréquemment l’expression de visions et de revendications particulières à des groupes spécifiques, par rapport à des problématiques souvent bien réelles, mais affectant diversement un plus grand nombre. La fragmentation du paysage politique et la polarisation des opinions accroissent le risque de repli des partis sur une base électorale acquise en naviguant le long des lignes de fracture qui se dessinent dans notre société. Cette attitude est-elle en passe de devenir une nouvelle condition nécessaire et simplement suffisante au maintien au pouvoir dans le cadre de coalitions multipartites, signant la fin de nos coalitions bipartites classiques ?

L’implosion d’une social-démocratie européenne assistant, impuissante, aux mutations de son électorat et l’incapacité de la droite traditionnelle à proposer un nouveau projet de société rassembleur empreint de ses valeurs fondatrices soulignent le déclin des partis dits populaires. L’absence de projet de société concret et l’effacement du leadership augurent cependant de difficultés majeures lorsqu’il faudra communiquer des mesures impopulaires et en moduler l’impact si elles sont potentiellement aggravatrices d’inégalités. Nous payerons alors le prix d’une politique qui aura contribué à ce que beaucoup se retrouveront sans patrie politique au moment de choix difficiles, ouvrant une voie royale aux simplificateurs à outrance, à la rhétorique clivante, nous éloignant de solutions consensuelles.

Le pire fléau qui puisse frapper une communauté acculée à effectuer des choix complexes dans un contexte incertain est un leadership incapable d’indiquer le cap à tenir. Un leadership sans vision et sans projet ne dirige plus rien. Faute des repères indispensables pour répondre rapidement, globalement et durablement aux défis auxquels est confronté notre mode de vie, il gère tout au plus le quotidien à vue, en proie à l’imprévu.

Alors qu’on peine à distinguer un plan dans l’ensemble des mesures visant à améliorer notre bilan climatique et que l’on nous promet une réforme fiscale structurelle, écologique et plus équitable, ne devrions-nous pas être en droit d’exiger une appropriation visible de ces sujets par le leadership politique pour présenter une vision globale et cohérente ? Un ensemble de réformes distinctes, de projets et d’objectifs disparates, tout utiles qu’ils soient pris individuellement, ne constituent pas pour autant une feuille de route crédible, encore moins un projet de société convainquant et attrayant. Pour l’heure, ceux qui rêvaient d’écologie et d’un mode de vie durable ont obtenu le recyclage et une discussion indigente sur la qualité de vie et la croissance qualitative : ce n’est pas incompatible, mais ce n’est pas la même chose quant à l’impact concret sur notre quotidien.

Pourtant, si l’objectif du gouvernement était effectivement d’adopter des mesures susceptibles d’atteindre les objectifs ambitieux qu’il s’est fixés, alors notre mode de vie en serait profondément affecté, dans la durée.

Vouloir effectuer une transition marquée vers des modes de vie, de production et de consommation durables revient donc de fait à proposer un nouveau projet de société, ce qui exige un leadership affirmé.

A moins que l’on ne veuille éviter un débat sur le fond il est donc étonnant de s’entendre expliquer que le grand chamboulement n’aura pas lieu et que l’on pourra se satisfaire d’ajustements prudents et progressifs à la marge, tout en continuant à externaliser les effets négatifs de notre modèle économique. Comment croire, face aux enjeux annoncés, qu’il pourrait suffire de mesures timorées, de coups de vis savants, de l’actionnement expert de mystérieux leviers pour reprendre le contrôle de la machine qui s’est peut-être déjà emballée au-delà de points de non-retour en matière de dépendance à la croissance, de logement ou d’objectifs climatiques ?

Pour garantir un vivre ensemble harmonieux et durable il convient de s’assurer du soutien d’une majorité de ceux qui contribuent à une communauté.

La question d’un intéressement adéquat aux choix et aux bénéfices ne peut donc être éludée.

Un nouveau projet de société pourrait encore inclure un revenu universel dans le contexte de la réforme fiscale, ou encore des modalités concernant un service national universel destiné à renforcer la cohésion du corps social. Les conditions d’attribution de ce revenu, ses effets redistributifs, ainsi que les droits pouvant être dérivés d’un service national pourraient contribuer à construire cette société équitable, juste et écologique que l’on nous promet.

Quant à l’épineux problème du logement, il ne trouvera sans doute pas de solution durable sans changement radical du rapport à la propriété foncière et immobilière – on se doute bien que cela n’est pas près de se produire de sitôt.

Pour emporter l’adhésion à un projet politique proposant une réelle vision du futur il est nécessaire de tenir compte des aspirations et des craintes légitimes de tous, de dépasser les querelles partisanes et enfin de « parler vrai » plutôt qu’en catégories idéologiques ou simplement politiquement correctes sous peine d’abandonner le terrain aux populistes.

En prenant quelques libertés par rapport à Tocqueville, la légitimité démocratique d’un projet politique ne réside-t-elle pas dans sa capacité à rassembler et à dépasser les différends plutôt que dans la consécration d’une tyrannie de la majorité – d’autant plus si cette majorité n’existe que par l’arithmétique du nombre de sièges au parlement, mais pas par rapport à un projet partagé ?

La crédibilité de dirigeants politiques amenés à défendre un projet dépend certes de leur compétence. La confiance placée en eux tient à une attitude irréprochable dans l’exercice de leurs fonctions et à la décence et à la retenue avec lesquelles ils usent de leur pouvoir et de leurs privilèges. Le respect des électeurs s’acquiert par la démonstration du sens de l’État, de l’attachement à des valeurs et du courage politique nécessaires pour défendre le bien commun face aux intérêts particuliers.

Il est donc à espérer que l’affaire de l’abri de jardin, tout anecdotique qu’elle pourrait apparaître rétrospectivement, aura contribué à une réflexion utile sur les fondamentaux de l’État de droit et à rappeler l’importance de la probité et de la décence comme qualités indispensables à un leadership que nous souhaitons résolu, ouvert, rassembleur et éclairé par des valeurs.

Sous cet angle notre slogan national « Mir welle bleiwe, waat mir sin » acquiert une signification étonnamment moderne et ambitieuse, celle de la conscience de valeurs qui sous-tendent notre communauté dans toute sa diversité et celle de l’existence d’une vision partagée du bien commun, qui permettent de prendre des mesures vigoureuses de commun accord lorsqu’elles s’imposent.