A l’attention de Monsieur Jean Asselborn, Ministre des Affaires étrangères et européennes.

Monsieur,

Le 15 avril dernier, le Luxembourg a accueilli 12 jeunes venant des camps de réfugiés des îles de Lesbos, Chios et Samos. Monsieur le Ministre, c’est grâce à votre engagement et à votre persévérance que vous avez réussi, non seulement à sortir ces mineurs de la misère, mais aussi à montrer à vos collègues européens qu’il est urgent de réagir face à une situation devenue catastrophique. Félicitations ! Une dizaine de pays européens ont promis d’accueillir une partie des 1600 autres jeunes.

Voici un pas bien prometteur pour enrayer la catastrophe humanitaire à laquelle nous assistons en Grèce. Mais, comme nous, Monsieur le Ministre, vous n’êtes pas sans savoir que cela ne peut et ne doit représenter qu’une action parmi d’autres qui devront suivre dans les meilleurs délais. Comme nous, vous n’êtes pas sans savoir que la situation actuelle sur le territoire grec, ergo sur le territoire de l’Union Européenne, est devenue insoutenable pour chaque Européen qui défend  les Droits de l’Homme et les idées  fondatrices de l’Union Européenne.

Sur les îles de la mer Egée, plus de 40.000 demandeurs de protection internationale, après avoir fui la guerre, après avoir parcouru des milliers de kilomètres, dépérissent dans des camps surpeuplés, aux conditions sanitaires désastreuses, voire inexistantes. C’est également le cas à Malakasa, sur le continent grec, à une quarantaine de kilomètres d’Athènes où plus de 1.600 personnes attendent dans un camp, en partie depuis 2018, de pouvoir quitter la Grèce. L’approvisionnement en vivres devient de plus en plus difficile depuis que le gouvernement grec a décidé le 18 mars, à cause du Covid-19, d’interdire aux occupants de sortir du camp. La distribution journalière d’eau potable n’est plus garantie. Depuis cette date, la situation des gens vivant dans le camp de Mòria sur l’île de Lesbos est devenue carrément invivable. Mòria étant prévu pour héberger 2.500 réfugiés, les 21.000 personnes, qui y sont actuellement installées, survivent tout juste, entassées les unes sur les autres. Dans ces conditions, garantir les distances de sécurité imposées par le coronavirus est impossible, se faire soigner l’est presque tout autant. Le camp de Mòria est financé à 75% par l’Union Européenne, ce qui souligne clairement sa responsabilité dans la situation actuelle. Sur l’île de Chios qui n’est qu’à une dizaine de kilomètres des côtes turques, les conditions sont identiques : 6.000 réfugiés y sont entassés, alors qu’on avait prévu d’y installer 1.000. Les nouveaux arrivants n’y sont même plus enregistrés! Les ONG sur place lancent de façon régulière de multiples appels au secours, demandent d’agir au plus vite, d’évacuer ces camps-prisons qui sont devenus de véritables bombes à retardement. Les populations locales et les autorités de ces îles sont complétement débordées et manifestent, à juste titre, leur ras-le-bol. Et il ne faut surtout pas croire que tous ces gens soient racistes ou xénophobes. Bien au contraire, l’hospitalité et la solidarité des Grecs sont légendaires et j’en ai fait l’expérience maintes fois par le passé. Et, en général, sur les îles citées, cette légendaire hospitalité reste d’actualité également envers les demandeurs de protection internationale.

Ainsi, sur l’île de Chios, que je connais depuis plus de trente ans, les insulaires ont su intégrer les réfugiés de la guerre d’ex-Yougoslavie. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des habitants cohabitent en paix et dans le respect avec les nouveaux réfugiés qui devaient trouver chez eux un refuge transitoire, mais que maintenant plus personne d’autre ne veut accueillir. En effet, depuis l’été 2019, suite à l’élection du nouveau gouvernement conservateur, la situation a changé : les transferts des demandeurs de protection internationale vers Athènes ont été stoppés, alors qu’en même temps, dû à une intensification des conflits en Syrie, le nombre des nouveaux arrivants a augmenté. Parallèlement, des mouvements d’extrême droite qui chez certains ont trouvé un terrain fertile, ont engendré une violence et des tensions inédites et inconnues sur ces îles. Des journalistes ont été tabassés, des locaux incendiés, de nombreux volontaires ont dû quitter l’île. Ces réactions sont avant tout une réaction de ras-le-bol et de désespoir, mais risquent de se transformer en un mouvement profondément anti-démocratique.

Les Grecs ont été abandonnés par leur gouvernement et par l’Europe.

Ce n’est pas en bloquant ces demandeurs de protection internationale sur les cinq îles de Chios, Lesbos, Samos, Kos et Leros que l’Union Européenne résoudra son problème.
Voilà pourquoi nous faisons appel à vous, Monsieur le Ministre, et à notre Gouvernement, ainsi qu’à la solidarité européenne : il faut agir maintenant et montrer (encore une fois) que nous sommes à même d’élaborer et de mettre en œuvre une solution qui convient à toutes les parties concernées: aux personnes chassées de leur patrie, victimes de la guerre, mais également aux habitants de ces îles grecques qui sont actuellement complètement laissés pour compte.

Michel Speltz