Hier soir, installée sur mon canapé j’ai lu un livre, de la fiction, pour me détendre… La protagoniste rentre dans un café. Il y a du monde, le local est rempli, l’ambiance est légère. Elle voit des connaissances installées sur certaines tables, leur fait signe et se dirige vers le bar où elle commande un verre et… je me dis « mais ce n’est pas autorisé ! ».

Ça m’a interpellé, peut-être même choqué. Pas l’histoire en soi, mais ma réaction. Réaction immédiate à une situation sociale en soi innocente et même de nature plutôt agréable, décrite dans un livre publié en 2008. Je me suis rendu compte que j’avais tellement intériorisé les restrictions imposées pour combattre ce fameux virus que même en lisant un livre j’étais non seulement consciente de ces règles, mais j’ai eu comme un petit sursaut face à une supposée violation de ces dernières.

Difficile à dire quelle règle précise a été intériorisée puisque ces dernières changent sans cesse, d’un pays à l’autre, et même d’une semaine ou d’un mois à l’autre.

Ce qui porte à réflexion c’est que si, au bout de quelques longs mois, ou disons plutôt, d’une durée inférieure à un an, des règles - mêmes changeantes - sont intériorisées au point où elles influencent notre perception de la fiction, je n’ose pas imaginer les conséquences que cela peut avoir sur notre perception de la réalité.

La perception de la réalité, qui est constituée entre autres par la perception du monde qui nous entoure et par la perception de l’autre, est bouleversée. Nous vivons actuellement dans un monde où l’autre devient potentiellement porteur de danger. Comme un vampire il pourrait nous infecter à notre insu et à partir de ce moment nous devenons nous aussi un danger pour les autres. La situation est rendue d’autant plus anxiogène par le fait que les porteurs ne sont pas facilement identifiables. Le phénomène du bouc émissaire, certes peu louable, mais tellement rassurant pour ceux qui ne tombent pas dans la « mauvaise » catégorie ne permet donc pas à première vue de classer le monde en deux groupes « les porteurs dangereux » et les « sains », et c’est d’autant mieux.

Sauf qu’on observe déjà une stigmatisation de ceux qui ont attrapé le virus, une peur de se dévoiler, comme si cela était quelque chose de honteux. Et peut-être que dans votre for intérieur vous vous êtes déjà dit en apprenant que quelqu’un était touché « Il/elle n’avait qu’à respecter les gestes barrières », donc comme un automatisme, le jugement s’est imposé à vous.

L’appartenance sociale et les relations intergroupes permettent de forger notre identité, de nous positionner dans le monde et par rapport aux autres, c’est donc un processus naturel qui nous permet d’organiser notre environnement matériel et social. Or, même sans bouc émissaire apparent, nous sommes en train de catégoriser le monde en deux groupes, l’ « in-group » étant constitué par le noyau familial ou par le moi et l’ « out-group » par tous les autres. Le lien social n’est plus porteur de plaisir mais de peur et de méfiance.

Pour nous adultes cela engendre des conséquences - on constate même sans statistiques à l’appui que les troubles anxieux et dépressifs augmentent - mais pour les enfants cela risque d’impacter leur développement social et psychologique. Ils grandissent dans la peur du contact, la peur de la proximité et la peur du toucher pourtant tellement essentiels à leur développement. Ils vivent dans la peur de potentiellement « tuer » leurs grands-parents, leurs proches vulnérables.

Le lien social s’en trouve et s’en trouvera sérieusement aliéné et les conséquences psychologiques parmi les membres de l’espèce humaine intrinsèquement sociale par sa nature seront considérables.

Finalement, je tiens à souligner que je ne remets aucunement en question les mesures prises par le gouvernement. Il s’agit de décisions qui doivent être prises par des médecins, par des virologues et des épidémiologues et je suis sûre que ces derniers savent pertinemment bien recommander les mesures qui s’imposent.

Cependant, n’oublions pas que le psychisme (ou l’esprit) fait également partie de notre être et participe à notre santé. Le célèbre adage « mens sana in corpore sano », même si formulé de manière inverse, souligne bien l’interdépendance entre ces deux aspects de notre personne.

Dr. Michèle Pisani