Depuis le début de la crise sanitaire, je touche mon salaire d’enseignant comme si de rien n’était, alors qu’il y a d’autres gens, surtout ceux du secteur Horesca, à qui l’État impose d’importantes restrictions. À la télé, on voit des gens qui se plaignent d’avoir trop de charges financières alors que les aides tardent à venir. Cette crise sanitaire qui nous concerne tous, semblerait-elle devoir concerner les uns plus que les autres ou pire encore les uns sans les autres ?

Cette crise met nos démocraties à dure épreuve, et j’aimerais rappeler une pensée-clé d’Alexis de Tocqueville luttant contre ce qu’il appelle la « tyrannie de la majorité ». Sachant que le pouvoir législatif est indispensable à la démocratie, Tocqueville ne manque pas de préciser : « Il existe une loi générale qui a été faite ou du moins adoptée, non pas seulement par la majorité de tel ou tel peuple, mais par la majorité de tous les hommes. Cette loi est la justice. La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple. […] Quand donc je refuse d’obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander ; j’en appelle seulement de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain. » (De la démocratie en Amérique, GF, Tome I, p. 348). Pour que la démocratie tienne bon en ces temps de crise, il nous faut donc respecter la justice en veillant à surmonter la crise ensemble, grâce à notre solidarité à tous (ressentie de tous et non pas que d’une minorité). L’article 23,1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme n’est vraiment pas à prendre à la légère : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. » S’il est besoin de mesures de confinement, qu’en est-il de l’équilibre de la justice qu’on n’a pas le droit de négliger ?

Il y a encore autre chose. Si notre société se paie, parce qu’il le faut, des mesures de confinement, il va de soi que c’est à elle de les payer. Elle n’a pas le droit de se les faire payer en misant toujours plus sur l’industrie des fonds et des coopérations transnationales beaucoup plus utiles à elle que serviables aux autres. J’espère que cette crise n’occasionne pas des stratégies mercantiles, lucratives, qui au nom de la protection des personnes vulnérables chez nous rendent ailleurs les personnes les plus pauvres et les plus vulnérables encore plus pauvres et plus vulnérables, je pense à tous ces gens qui de décennie en décennie crèvent de faim.

Gilniat Marc