Si l’association des infirmières et des infirmiers exprime un certain malaise ou une certaine inquiétude lorsqu’il est question d’un devoir de vaccination pour leur corps de métier, je ne peux que les comprendre, car tout devoir a un côté contraignant au sens où il vous place devant une alternative, un choix inexorable. Dans le cas de ladite vaccination, ce serait de se faire vacciner ou d’endosser d’autres conséquences d’un ordre social, professionnel etc. On ne peut donc pas dire du devoir qu’il ne force à rien ou qu’il ne contraigne pas du tout (comme on l’entend dans les médias). Il force ou contraint indirectement, fonctionne un peu comme du chantage : soit ceci, soit/sinon cela (à prendre ou à laisser, bon gré ou mal gré) ! En démocratie, un corps de métier comme celui des infirmières et des infirmiers (ou bien celui des enseignant(e)s ou autre) a raison de redouter l’impacte de la majorité qui n’est pas en elle-même immunisée contre les pires dérives du despotisme (voir le cours d’Histoire). En démocratie, il ne faut jamais sous-estimer le danger de ce qu’on appelle la tyrannie de la majorité. Ou pour parler avec Charles Dickens, je dirais qu’il faut se protéger contre ce qu’il appelle “the Republic One and Indivisible of Liberty, Equality, Fraternity, or Death” et dont les porte-parole ne se gênent pas d’argumenter ainsi : “ask no more. If the Republic demands sacrifices from you, without doubt you as a good patriot will be happy to make them. The Republic goes before all. The People is supreme.” (A Tale of Two Cities, III, 7).

Faire de la vaccination un devoir (une conditio sine qua non) ne revient pas déjà à vous injecter le vaccin ouvertement et sans ambages, mais cela confère à la vaccination des privilèges (une certaine priorité) sur vous-même. Voilà pourquoi il faut être très vigilant / prudent quant à l’idée de changer le droit à la vaccination en devoir de vaccination, et cela surtout par rapport à tous ces gens qui exercent déjà leur profession ou qui sont en train de s’y préparer (des aspirants), c’est-à-dire par rapport à toutes ces personnes qui ont fait des choix professionnels en connaissance de causes bien précises. Qu’on veuille les sensibiliser et les encourager à se faire vacciner, qu’on veuille leur confirmer leur droit à la vaccination et les convaincre d’une façon raisonnée et raisonnable de se faire vacciner, mais qu’on se garde si possible de les y forcer au moyen de l’éloquence legislative (et contraignante) du devoir. Le droit (lat. : ius) a une valeur notamment démocratique que la loi (lat. : lex) / le devoir anéantit. Voyons à ce propos ce que Thomas Hobbes écrit dans son Leviathan (que je cite ici en anglais tout en respectant son orthographe): “Jus, and Lex, Right and Law […] ought to be distinguished; because RIGHT, consisteth in liberty to do, or to forbeare; Whereas LAW, determineth, and bindeth to one of them: so that Law, and Right, differ as much, as Obligation, and Liberty; which in one and the same matter are inconsistent.” (I, XIV).

Gilniat Marc

Eppelduerf