« Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères, vous l'avez mérité ». Par cette phrase, extraite de « La peste » d'Albert Camus, le père jésuite Paneloux commence son prêche à la cathédrale d'Oran devant une assistance médusée. Plus loin, il assène avec la même véhémence : « Dans l'immense grange de l'univers, le fléau implacable battra le blé humain jusqu'à ce que la paille soit séparée du grain ». Et d'affirmer que « depuis le début de toute l'histoire, le fléau de Dieu met à ses pieds les orgueilleux et les aveugles ». De citer le cas de la Lombardie en Italie, laquelle, à en croire la Légende dorée, « fut ravagée d'une peste si violente qu'à peine les vivants suffisaient-ils à enterrer les morts... ». Et de mentionner enfin l'exemple des chrétiens d'Abyssinie, lesquels, s'ils « n'étaient pas atteints (de la peste) s'enroulaient dans les draps des pestiférés afin de mourir certainement ». Exemple certes regrettable, au jugement de Paneloux, mais faisant valoir « à nos esprits plus clairvoyants » « cette lueur exquise d'éternité qui gît au fond de toute souffrance ».

Bref, toute la rhétorique mise en œuvre par le père dans son prêche vise à montrer l'origine divine de la peste et le caractère punitif du fléau.

Reste à savoir si la position attribuée par Albert Camus au père Paneloux dans « La peste » est celle du christianisme en tant que tel ? L'auteur a lui-même défini « La peste » comme le plus antichrétien de ses livres. C'est un fait que, pour écrire ce chapitre, il s'est largement reporté à l'Ancien Testament et aux Colères de l'Eternel. Mais il a également pu puiser dans bon nombre d'exemples historiques de représentants de l'Eglise officielle ayant défendu cette position, tels certains évêques et cardinaux au lendemain de 1940, au temps de la grande pénitence vichyssoise, comme il l'a confié à Roger Quilliot (cf. édition des œuvres d'Albert Camus dans la Pléiade).

Qu'en est-il de nous, aujourd'hui ? Sommes-nous, par notre inconduite, comme l'entend le père Paneloux, responsables du fléau du coronavirus qui s'est abattu sur l'humanité et des affres de la maladie que traversent actuellement tant d'hommes et de femmes dans le monde ? Est-ce toujours la position de l'Eglise ? Si oui, cette position répond-elle à l'enseignement de Jésus ?

Je me permets de citer ici un court extrait de l'Evangile de Jésus Christ selon saint Jean du 4e dimanche du Carême (9, 1-41). Il s'agit du passage relatif à l'aveugle de naissance.

« A qui la faute s'il est aveugle, demandent ses disciples à Jésus, à lui ou à ses parents ? »

« Ni à lui ni à ses parents, répond Jésus, c'est pour que l'action de Dieu se manifeste à travers lui ». Telle est du moins la version donnée par la NOUVELLE TRADUCTION de la Bible.

Ne faut-il pas reconnaître qu'en la crise actuelle, l'action de Dieu, s'il existe, se manifeste à travers tant de bénévoles, qui s'engagent au service de leurs frères et sœurs en détresse, que ce soit dans les hôpitaux, les maisons de retraite ou dans d'autres secteurs vitaux de la société, qu'ils soient croyants ou incroyants, tous unis dans la solidarité, et qui, somme toute, ne font que leur métier d'homme, cherchant, comme le docteur Rieux dans « La peste », à guérir les malades ?

Robert Altmann