La lecture de certains documents ou articles de presse est devenue un supplice quand l’œil bute sur un point ou un trait médian, découpant disgracieusement un mot afin de rendre l’écriture « inclusive », c’est-à-dire incluant les femmes et les hommes.

Le souci des adhérents à cette doctrine égalitaire contre tout bon sens ? La langue témoignerait d’un sexisme dont ils détectent partout le fantôme.

La langue anglaise fournissant de par sa nature moins de surface d’attaque au délire féministe (les adjectifs ne s’accordant ni en genre ni en nombre), donc moins de possibilités d’être émiettée, les langues française et allemande se retrouvent en pleine friche d’un attentat linguistique en raison d’une idéologie qui se croit justifiée.

Si les termes englobants (le public au lieu des spectateurs) ou la double flexion (les étudiants et les étudiantes) sont encore supportables d’un point de vue esthétique, toutes les mesures qui entaillent les expressions écrites me semblent hautement rejetables pour quiconque étant doté d’un soupçon de sensibilité littéraire.

La représentation visuelle d’un texte, une belle page imprimée ou rédigée à la main, les caractères droits ou courbés, arrondis ou anguleux, gras ou fins, sévères ou regorgeant de fioritures, constitue un plaisir oculaire en soi pour tout un chacun aimant les mots au point de chérir jusqu’à leur contour. Et voilà qu’ils sont disloqués, fracassés, massacrés par la hache féministe.

On se rappelle le temps où, ne sachant pas encore lire, on reconnaissait « nos » premiers mots dans les livres et les magazines. Bien entendu, l’écriture inclusive rend cet apprentissage impossible, l’enfant étant empêché, par les points et traits médians, de bien limiter le groupe de lettres formant un terme. D’ailleurs, les difficultés de compréhension que l’écriture épicène représente pour les personnes dyslexiques ou malvoyantes nourrissent déjà les préoccupations des spécialistes. (C’est à parler d’inclusion…)

D’un point de vue personnel, je considère que cette façon de fragmenter les mots, c’est justement dépouiller la langue de ce qu’elle possède de plus féminin dans son essence : son élégance, sa fluidité. (Bien entendu, si ces attributs ne sont plus considérés comme étant des atouts des femmes, la partie est perdue d’avance…)

Je me demande par quelle aberration de réflexion on pense honorer les femmes en enlaidissant en leur nom un élément aussi noble que l’écriture, si apte à leur rendre hommage, à chanter leurs louanges, à les séduire par des tournures inattendues et à décrire leur beauté ?

Rappelons-nous un peu tous les émouvants billets composés pour elles, les doux ou cruels poèmes qu’elles ont inspirés, toute l’encre qu’elles ont fait couler, les paroles pleines de verve, de volupté, de mélancolie et de violence qu’elles ont arrachées aux hommes (et femmes) de lettres- ou simplement de cœur.

C’est d’autant plus triste que la langue restait le dernier bastion de cette société ordonnée dont on ne retrouve plus que les vestiges. Cette belle règle de grammaire « le masculin l’emporte sur le féminin » ne manque jamais de m’évoquer cette rassurante époque où les hommes protégeaient les femmes. Quelle plus belle révérence pourrait-on faire à la féminité ? Tout en approuvant les raisonnement (nombreux) qui proclament l’absurdité de vouloir manifester des revendications féministes à travers la langue, ce sont ces revendications elles-mêmes que je mets en doute, et qui n’engagent certes pas toutes les femmes. Les enfants condamnés à grandir sous les yeux d’inconnus, leurs mères éconduites à travailler, le modèle de la famille classique chamboulé avec l’appui des gouvernements, est-ce bien là un progrès pour la condition de la femme ?

Sauvons donc les mots ! Pour ces femmes qui désirent encore goûter au plaisir qu’apporte la lecture d’une phrase harmonieuse, agréable autant à l’œil qu’à l’esprit, pour ces hommes encore capables de vouloir les étonner, les toucher par ce moyen si intime et distingué qu’un billet écrit, et vice-versa bien sûr !

Sauvons les mots pour tous ceux qui rêvent encore d’être émus par le sublime qui découle des pages riches d’un vocabulaire mirifique, sauvons les mots pour ceux qui jouissent du piquant d’un récit rempli des mots les plus savoureusement crus…

Sauvons les mots justement pour ces femmes qui y trouvent refuge dans cette modernité dans laquelle elles se sentent si perdues… Je n’ai aucune honte à avouer que j’en suis.

Kelly Meris