Lettre ouverte aux décideuses et décideurs politiques (bis)

Aude sapere ! "Osez savoir !" enjoignit Kant à ses lecteurs. En demandant à un groupe d'experts d'éclairer vos lanternes, vous avez, chères femmes de pouvoir, chers hommes politiques, suivi courageusement la maxime du philosophe de Königsberg. Force est de constater que les experts en question n'ont que partiellement suivi cet adage et ont préféré rédiger leur rapport selon la coutume bien luxembourgeoise du compromis consensuel, pour le dire avec un pléonasme. Préconiser une obligation vaccinale pour les sujets vulnérables au-delà de la cinquantaine, assortie d'une autre obligation pour les métiers en contact avec ces sujets à risque, semble à première vue relever du bon sens, mais comme le disait mon professseur de physique en première année de médecine : "Le bon sens n'est jamais que la somme des erreurs accumulées pendant des siècles." Il agit un peu comme l'obstacle épistémologique que le philosophe Bachelard a défini comme un ensemble de résultats qui sont vraies à un moment donné, mais dont la trop grande évidence étouffe toute mise en question et empêche par conséquent le progrès. Le réquisitoire bien trop soft des cinq procureurs vous rendent assurément la tâche plus difficile, à vous les juges politiques, d'aller maintenant au-delà de ces recommandations a minima.

C'est pourtant votre devoir de femmes et d'hommes d'Etat. Car si le médecin doit avant tout s'occuper de la santé du corps de son patient individuel, vous avez été élu.e.s pour vous occuper de la santé du corps social, de votre corps électoral. Actuellement, celle-ci est, vu la moindre virulence du variant omicron, beaucoup plus atteinte que la santé individuelle, santé psychologique mise à part. Une obligation vaccinale pour seulement certaines franges de la population renforcerait encore, si besoin en était, le virus de la discorde et de la zizanie dans notre société. Obliger quelqu'un à son propre bien n'est, évidemment, pas une discrimination, tout au plus une discrimination positive. Mais elle introduirait un clivage de plus dans notre vivre-ensemble : après les vaccinées vs les non vaccinés, nous aurons les obligés vs les non obligées. Ces derniers seront en outre obligés à faire, à leurs frais, des tests dont les premiers seront exemptés. Pour les non-vaccinés, les privations de liberté et les prescriptions sanitaires resteraient en vigueur, alimentant encore et toujours colère, haine et ressentiment. Telles seront en effet les conséquences des demi-mesures préconisées par l'aréopage des cinq sages. L'obligation vaccinale est un médicament, au sens propre comme au sens figuré du terme. C'est un traitement à la fois médical et social. Or, en médecine, on sait que les effets secondaires ne sont pas toujours dose-dépendants : ils sont souvent plus importants au début de l'administration et parfois plus violents à petite dose qu'à dose efficace. L'éventuelle future loi sur l'obligation vaccinale suit la même logique. Une loi light et hypocrite ferait plus de mal qu'une loi qui assume pleinement son rôle et sa fonction. Osez suivre le vieux adage d'Hippocrate, si souvent mal compris en ces temps de pandémie : primum non nocere ! D'abord ne pas nuire ! Une "demi-loi", dont les Luxembourgeois diraient je voulte bien, mais je ne pouvte pas, nuirait en effet gravement à la santé de notre société. Les médecins cliniciens le savent bien, eux qui sont à la limite et parfois au-delà du burn-out dans leurs cabinets et hôpitaux, et ils réclament, par les voix notamment de leur syndicat (AMMD) et de leur instance ordinale (Collège Médical) une obligation vaccinale générale. Elles et ils ont été suivis plus ou moins par la Commission Consultative Nationale d'Ethique, et même la Commission Consultative des Droits de l'Homme n'a pas osé mettre son veto à une obligation vaccinale générale. Ayez en mémoire aussi les recommandations de la faculté de droit qui ne voit, dans cette obligation générale, aucune atteinte à la constitutionnalité et qui évoque même la possibilité de poursuites pour non-assistance à personne en danger.

Je suis, bien sûr, conscient des problèmes concrets que posera une telle loi . S'appliquera-t-elle aux résidents et/ou au nationaux, aux touristes et/ou aux frontaliers ? Quelles en seront les sanctions ? J'ai entendu ici et là qu'on pourrait envisager une absence de sanctions. Cela irait dans le sens de notre société moderne qui se réfugie de plus en plus dans l'inauthenticité et dans la fausseté, une société qui se gave de fromages sans graisse et des steaks vegans sans viande et qui réclame des libertés sans responsabilités. Une sanction n'est pas une punition, et je voudrais rappeler ici la position pleine de sagesse de la ministre de la justice qui envisage des sanctions administratives plutôt que pénales, et dont la (non?)sévérité, évaluée avec tact et mesure, ferait avaler sans trop de peine la pilule. Car il y va de l'acceptabilité de cette loi, de sa compliance comme on dirait en médecine. Quoiqu'il en soit, il est trop tard pour "sauver" la saison hivernale qui "bénéficie" de la moindre virulence du variant omicron et dont la plus forte contagiosité pourrait même accélérer, nous dit-on, l'immunisation de la société.

En tant que médecin et citoyen, en tant que technicien ès médecine et praticien ès citoyenneté, j'oserai alors plaider pour une obligation vaccinale générale à partir de l'âge adulte, du moins provisoirement. A 18 ans, on est civilement, pénalement et psychologiquement autonome et responsable. La présidente de la Commission Consultative Nationale d'Ethique a récemment rappelé qu'il est éthiquement inacceptable de fixer un âge limite à l'obligation, autre que les 18 ans de la majorité, l'âge faisant partie de l'essence même de l'être. On ne choisit pas son nombre d'années qui ne résulte pas d'un acte, ni d'une opinion. D'éminents constitutionnalistes mettent eux aussi en garde contre cette atteinte à l'égalité des citoyens. Par ailleurs, ne pas obliger les parents à vacciner leurs enfants relève plus d'un souci d'acception sociale que d'une recommandation médicale, la plupart des pédiatres préconisant le bien-fondé de la vaccination des enfants.

Lors des débats à la Chambre des Députés, lors des ébats aussi dans la rue, il a été beaucoup question de liberté. Des juristes universitaires ont parlé avec pertinence d'une véritable expérimentation avec le droit avec pas moins de 26 lois votées et déposées depuis le début de la pandémie qui ont restreint nos libertés fondamentales beaucoup plus intensément que ne le ferait une obligation vaccinale générale. Dans son essai "Die Freiheit frei zu sein", la grande philosophe Hannah Arendt rappelle que la vraie liberté exige d'être libre de peur et de faim. L'extrême gauche feint de découvrir aujourd'hui que les plus mal vaccinés sont aussi les plus faibles de la société. Ce serait en quelque sorte les antis contre les nantis. Raison de plus d'imposer une vaccination à l'ensemble de la société pour sortir les plus pauvres de leur isolement. La sélection naturelle privilégie les plus forts et donne un avantage aux variants viraux qui ont "réussi" leur mutation pour être plus contagieux et moins virulents. La noblesse de notre société démocratique est de contrecarrer la loi darwinienne du "survival of the fittest" et de protéger les plus faibles, coûte que coûte. Cette protection passe aujourd'hui par une obligation vaccinale générale et, je dirai même, universelle, c'est-à-dire de la terre entière. Mais cela, et c'est dommage, ne relève pas de la compétence nationale.

Il est trop tard pour juguler la vague actuelle. Il serait étonnant qu'elle soit la dernière. Il est essentiel, cependant, que nous serons tous protégés, individuellement et socialement, pour l'hiver prochain. Et que nous pourrons dire adieu alors aux masques, tests et autres gestes de distanciation sociale. En d'autres mots, que nous pourrons recouvrer nos libertés ! C'est peut-être un voeu pieux, mais c'est surtout un espoir ! A vous de le rendre possible ! On n'y arrivera pas, c'est mon opinion et je la partage avec une majorité de citoyens, avec une obligation vaccinale partielle et sectorielle qui est et sera toujours, la plupart des députés l'ont d'ailleurs laissé entendre, une politique des petits pas. A ce rythme, qui emprunte beaucoup à celui de la pieuse Procession Dansante d'Echternach, nous serons bientôt au-delà d'une 36ième loi et plus personne ne verra de sitôt le fameux bout du tunnel. Pas sûr alors que votre loi soit classée, à l'image de la procession citée, comme Patrimoine Mondial Immatériel par l'UNESCO.

Veuillez croire, Mesdames, Messieurs, les politiques, à l'expression de ma très haute considération, à ma solidarité en ces temps difficiles et décisifs et, j'espère, à ma gratitude.

Luxembourg, le 20 janvier 2022
Dr Paul Rauchs,

médecin psychiatre, psychanalyste