Sous une housse en plastique, du genre de celles qu’on utilise pour recouvrir les plantes fragiles en hiver, se trouvait caché, dans le parc du domaine thermal de Mondorf-les-Bains, le buste de Youri Gagarine, premier homme à avoir voyagé dans l’espace. Il fut délivré par trois messieurs résolus. Cette draperie disgracieuse, qui faisait tache dans le jardin public au charme un peu désuet, a été infligée au souvenir du cosmonaute uniquement en raison de son origine – russe (ou soviétique, par souci de précision ; Gagarine, qui n’a atteint que l’âge de 34 ans, est né et décédé dans l’ère de l’Union soviétique).

Faut-il encore préciser que l’invasion de l’Ukraine constitue une violation hautement incriminable du droit international ? Rien de plus évident que la condamnation la plus totale de cette attaque non fondée, rien de plus légitime que la plus profonde révulsion face à la détresse qu’elle génère, dont des milliers de morts, des vies déracinées et jetées sur les routes de l’exode.

Tout aussi superflu serait cependant de souligner que ni Gagarine, ni les artistes russes des siècles passés (des pièces de Tchaïkovsky sont déprogrammées des concerts) ne sont en cause de la barbarie qui s’abat sur l’Ukraine.

Si tout l’héritage culturel européen (comprenant aussi bien l’univers artistique que scientifique) est passé au peigne fin en vue d’être épuré de tout ce qui est russe, il se retrouvera dans un état très désolé et désolant, déplumé de l’apport extrêmement riche de la patrie de Pouchkine et Kandinsky. Présenter un monde réduit de cette façon en guise d’acte de solidarité envers un pays opprimé formerait surtout une sanction à l’encontre de nos générations futures, privées ainsi de trésors immatériels inouïs.

Dans le même contexte, l’état d’esprit du moment soulève des interrogations quant à l’éventualité du risque, sinon d’une réécriture arbitraire, du moins d’une omission de pans importants de l’histoire mondiale.

Le renoncement temporaire, à Esch, de l’édification d’un monument prévu afin de rendre hommage aux travailleurs forcés soviétiques déportés au Luxembourg pendant l’occupation nazie est-il justifiable ? Ce qui fut n’est pas ipso facto neutralisé par ce qui est à l’heure actuelle. De même, on ne pourra renier le tournant certain que les victoires remportées par l’armée soviétique à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd) et à Koursk ont fait prendre au déroulement de la Seconde Guerre, même si, en Occident, la bravoure dont a fait montre l’allié russe n’est que peu célébrée. La misère qui s’est abattue sur la nation russe et les pertes humaines qu’elle a subies au cours du passé récent ne seront pas non plus annihilées rétrospectivement par les atrocités dont le maître du Kremlin se rend à ce jour coupable envers le peuple ukrainien- tout comme elles ne sauront pas relativiser ces dernières !

Opposons-nous donc fermement à tout assemblage dépourvu de sens et surtout déshonorant pour ceux qui le propagent.

Kelly Meris, Strassen