Hier matin, j’ai lu ceci sur le site www.economie.gouv.fr : « Dans l’art de la guerre économique, la compétitivité est un objectif stratégique. Cette notion n’est pourtant pas le résultat d’une formule arithmétique. Elle traduit l’aptitude pour une entreprise, un secteur d’activité ou l’ensemble des acteurs économiques d’un pays à faire face à la concurrence. Être compétitif seulement sur les prix de vente permet éventuellement de gagner une bataille, mais pas toujours la guerre […]. » (https://www.economie.gouv.fr/facileco/competitivite#). Ce langage martial m’a bien sûr effrayé. Ensuite, je suis allé hier après-midi à la rencontre d’un infortuné qui se trouve sur le seuil de la mendicité. C’est une de ces personnes très pauvres qui habitent notre pays et ne demandent qu’à ne pas être totalement exclues du marché des biens.

Adam Smith semble avoir raison quand il déplore au chapitre III du livre IV de La Richesse des Nations (traduction française de Germain Garnier) que le « commerce, qui naturellement devait être, pour les nations comme pour les individus, un lien de concorde et d’amitié, est devenu la source la plus féconde des haines et des querelles » à cause d’un « esprit de monopole » et d’une « rapacité basse et envieuse », où la propriété ne détient plus aucune valeur morale et relationnelle. S’il y a en effet trois façons de penser la richesse, soit comme appartenant à un seul individu sans aucun rapport aux autres (propriété exclusive et illusoire, un leurre), soit comme appartenant à tous sans appartenir à personne (propriété confuse et nulle, encore un leurre), soit enfin comme appartenant à un individu en relation aux autres (propriété légale et morale), ce n’est que de la troisième façon que la compétition peut s’entendre en son sens étymologique à partir du verbe latin competere qui se traduit par se rencontrer au même point, s’accorder avec, chercher à atteindre ensemble (voir Gaffiot) ou concurremment (non pas de concurrencer, mais de concourir à). La rivière des biens et des ressources planétaires est une et suffisante. Il faut seulement veiller à vivre ensemble en rivaux riverains, interdépendants, qui ne se pervertissent pas en rivaux adversaires.

Nous n’avons aucun intérêt à nous nuire. À quoi bon ? Adam Smith, professeur de philosophie morale à l’université de Glasgow, ou Alexis de Tocqueville, qui dans De la démocratie en Amérique (voir II, II, 8) défend ce qu’il appelle la doctrine de l’intérêt bien entendu (à redécouvrir et reméditer), savent qu’il faut venir à bout de l’arbitraire unilatéralement lucratif ou du chiffre d’affaires à tout prix. En elle-même (for intérieur) et au-delà d’elle-même (for extérieur), l’existence des êtres humains est relationnelle, d’où l’importance de notre indépendance responsable ou interdépendance éclairée en faveur d’une hygiène commerciale et d’une culture ou éthique bancaire digne de ce nom.

La règle d’or ne dit pas que ce n’est que l’or qui compte ! Elle prône le respect mutuel et l’entraide. Faut-il donc rappeler à la communauté musulmane les principes de la finance islamique qui rejette les taux d’intérêts abusifs et exploitants, les spéculations imprudentes et effrénées, l’irresponsabilité en cas de pertes ou les financements moralement douteux sinon inacceptables (p. ex. de l’armement…) ? Et faut-il rappeler à l’IOR (la banque du Vatican) ou à d’autres instituts financiers de renom qu’on ne peut pas se jouer du pain ou de la nourriture (en hébreu lehem) des gens sans attiser des conflits ou une guerre (en hébreu lāhēm) ; que de faire décapiter la tête de Jean Baptiste par un garde (en grec spekoulatōr, voir Mc 6,27) lors d’un banquet donné aux dirigeants et notables ne nourrit ni le peuple des produits de la terre ou de la mer, ni ne fait taire la voix du prophète (à comparer avec Mc 6,34-44) ; qu’on ne peut pas faire avaler à la raison que Lazare dût crever de faim aux portes du riche alors que la table de celui-ci ployait sous des mets innombrables (pensons à l’Afrique aux portes de l’Europe) ; enfin de ne pas imiter le mauvais serviteur que la parabole des talents associe aux défauts opposés de la thésaurisation et de la prolifération indue de l’argent (voir Mt 25,24-27 et Lc 19,20-23) ? Lors d’une conférence de presse, Mme Lagarde a dit que chacun devait faire son travail. Elle a bien raison pourvu que le travail soit honnête et qu’on le fasse honnêtement.

De quel intérêt faut-il se méfier sinon de celui traduisant le mot grec tokos lié au verbe tikteïn signifiant d’abord enfanter et ensuite produire, c’est-à-dire d’un intérêt proliférant qui ne sert pas seulement à couvrir les frais d’entrepôt, d’entretien et de mise à disposition (comme instrument d’échange et moteur économique) de l’argent placé à un institut financier qui emploie des gens qualifiés, doués d’un savoir-faire méritant salaire, mais qui doit en plus de cela servir à augmenter les avoirs pécuniaires de gens déjà très riches et garantir un luxe ou des prestiges aux frais de gens qui se fatiguent réellement alors même qu’on les prive de leur dû suivant la loi du plus fort et de l’esclavagisme. Dans Les Politiques (voir le début), Aristote thématise et critique comme une fin en soi ce qu’il appelle la chrématistique (on dirait aujourd’hui business) tout en observant au chapitre 10 du livre I (traduction française de Pierre Pellegrin) : « il est tout à fait normal de haïr le métier d’usurier du fait que son patrimoine lui vient de l’argent lui-même, et que celui-ci n’a pas été inventé pour cela. Car il a été fait pour l’échange, alors que l’intérêt le fait se multiplier. Et c’est de là qu’il a pris son nom : les petits, en effet, sont semblables à leurs parents, et l’intérêt est de l’argent né d’argent. Si bien que cette façon d’acquérir est la plus contraire à la nature. » (Les Politiques I, 10, 1258 b 2-8). Sachons qu’un loyer demandé sur un instrument (comme sur autre chose, p. ex. un appartement) entretenu et mis à disposition de celui qui en a besoin peut être raisonnable ou insensé, c’est-à-dire qu’il peut suivre une logique relationnelle imprégnée de reconnaissance ou un non-sens conflictuel imprégné de rancune.

Que trouvons-nous dans notre monde d’aujourd’hui ? Y a-t-il plus d’artisans de paix que de fauteurs de troubles ? Je pense que L’Éloge de la folie d’Érasme est d’une grande actualité et qu’il faut s’appliquer sans plus de délai à découvrir et promouvoir les intérêts d’une économie relationnelle ainsi que responsable.

Gilniat Marc / Eppelduerf