Et war just eng Fro vun der Zäit bis d'Thema vun der Pandemie och an der Literatur géif optauchen. Mat "L'année du rat" war de Journalist Gaston Carré ee vun den éischten Auteuren den sech domat beschäftegt huet. D'Bea Kneip huet d'Buch gelies.

30/07/2020 Lecture vun heiheem: "L'année du rat" vum Gaston Carré

Am chineseschen Horoskop ass 2020 d'Joer vun der Rat. Dass de Gaston Carré fir seng Gedanken ronderëm de Virus grad dësen Titel gewielt huet, geet op en Erliefnis mat enger rat zeréck, déi wéi et schéngt d'Schei virum Mënsch verluer hat, a sech net wéi gewinnt séier aus dem Stëbs gemaach huet. Gaston Carré: Il se trouve qu’un soir, aux abords des nombreux chantiers qui entourent ma maison, j’ai vu un rat, qui assez tranquillement semblait grignoter quelque chose. Or le rat, quand il est surpris par un humain, est un animal qui d’habitude détale très vite. Le rat de ce soir-là a détalé bien-sûr, mais – phénomène objectif ou légère paranoïa de ma part, il m’a semblé qu’il détalait lentement. Il prenait son temps, il montrait une sorte d’assurance, ou d’insolence, et là je me suis dit que le monde était bel et bien entrain de basculer. 

C’est une métaphore bien sûr, pour dire qu’un rat, ou qu’un invisible virus peuvent suffire à bousculer l’agencement ordinaire du monde. Je pense, en se sens, que l’expérience de cette pandémie va nous obliger à beaucoup d’humilité. 

Eng Humilitéit mat der mir eis awer leider ëmmer nach schwéierdinn.  Wann och zemol um Ufank vum Confinement vill iwwert déi positiv Säite vun der Situatioun nogeduecht gouf, dann ass de Gaston Carré net dovun iwwerzeegt, dass mir eppes bäigeléiert hätten.

Gaston Carré: En fait je trouvais ce discours un peu niais, un peu naïf. Il me semblait, au contraire, que tout ce que la pandémie révélerait ne serait pas beau à voir, et s’est sa part inavouable, impure que j’ai voulu explorer.

Genee dat mécht den Auteur a 34 kuerzen Texter an deenen hie ganz verschidden Aspekter opgräift a kommentéiert. Häuslech Gewalt, Erfahrunge vu vulnérablen, dacks eelere Mënschen, souguer den Doud selwer deen an dëser Ausnamesituatioun all Dignitéit verléiert. D'Mënschheet duerchleeft eng Metamorphose, an déi ass nach laang net ofgeschloss. 
Grad esou wéi "L'année du rat" Wat géif de Gaston Carré haut, knapps 4 Wochen no der Publikatioun vu sengem Buch, eventuell änneren?
Gaston Carré:Je pense, avec quelques semaines de recul, que j’étais habité encore, en écrivant ce petit livre, par l’idée que la situation reviendrait bientôt à une forme de normalité. Or vous savez que ce n’est pas le cas, la menace persiste, nous restons dans l’anormalité et allons le rester longtemps peut-être.

Fir d'Entwécklung an eng méi positiv Richtung ze steieren, proposéiert de Gaston Carré 2 Stéchwierder. dat eent ass "vigilance" fir d'Situatioun net weider ais dem Rudder lafen ze loossen. Dat anert ass "bienveillance" 

Gaston Carré: La bienveillance, c’est sur le plan individuel qu’il faut l’exercer. C’est un exercice difficile par les temps qui courent, car la bienveillance est précisément à l’opposé de la peur : elle devient possible, cette bienveillance, dès lors que l’on considère que l’autre n’est pas à craindre, qu’il est à respecter au contraire, et donc à protéger, à aimer finalement.

"bienveillance" a villäicht och Mënschlechkeet a Solidaritéit. Deem Wonsch kann een seche nëmmen uschléissen.   

   

Dee kompletten Interview mam Gaston Carré


Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un livre au sujet de la pandémie?

Deux ressorts, ou deux motivations

La première est littéraire. 

Qu’est-ce que j’observe dans les premières semaines de la pandémie ? 

Une réalité nouvelle, une situation inédite : nous sommes, tous, confrontés, à ce virus dont nous ne connaissons ni la nature, ni le mode d’action ni l’évolution. Une menace sans visage. 

Une menace qui nous fait peur, bien sûr. Une peur collective. Or la peur est, de tous les affects humains, le plus fascinant à observer. 

Cette peur se déploie dans une situation de confinement. Nous sommes privés de la présence d’autrui. Parce qu’autrui est le danger, autrui est la menace, de la même façon que je suis, moi, une menace pour lui. 

Tout ces phénomènes bout à bout constituent un passionnant matériau d’observation pour quelqu’un qui a pour métier d’écrire, de sorte que très vite j’ai eu le désir, ou le besoin, d’écrire sur cette pandémie. 

Et c’est là que j’arrive à mon deuxième mobile, qui est plus polémique.

Il se trouve que très vite beaucoup de gens se sont exprimés sur la pandémie. Beaucoup d’écrivains d’une part, de personnalités politiques d’autre part, en France notamment. Or j’étais frappé par la concordance de ce que la plupart d’entre eux exprimaient. Tous disaient, en substance, que notre peur serait bienfaisante, qu’elle nous amènerait à réfléchir, sur nous-même, sur notre rapport à l’autre, à ce qui dans l’existence est essentiel ou accessoire, et que de cette réflexion naîtrait un monde meilleur, bonifié, purifié en somme.

En fait je trouvais ce discours un peu niais, un peu naïf. Il me semblait, au contraire, que tout ce que la pandémie révélerait ne serait pas beau à voir, et s’est sa part inavouable, impure que j’ai voulu explorer.

L’impur, c’est la peur de l’autre justement, l’irrationnel en quoi elle peut culminer. C’est la violence, à tous les niveaux, dans la famille comme dans la société, une violence que la pandémie n’a pas apaisée, qu’elle porte à saturation au contraire – on sait que les cas de violence domestique sont nombruex, on verra un jour qu’ils auront été plus nombreux et plus dramatiques que ce que l’on imagine.

L’impur, c’est l’idée, advenue avec la pandémie, que certaines vies ne sont pas essentielles. Souvenez-vous de cette espèce de hiérarchie que l’état d’urgence avait instaurée, entre les vies qu’il fallait protéger en priorité et les vies qui comptaient un peu moins. Voyez le vocabulaire, qui toujours est le premier symptôme dans les pathologies sociales comme dans les pathologies individuelles : on a dit, à un moment donné, que les vieux n’étaient pas une catégorie essentielle, c’était terrible, ces mots, et ce que j’ai voulu rapporter, dès lors, c’est que cette pandémie n’allait pas nous bonifier, qu’elle allait révéler, au contraire, tout l’inacceptable que nous serions finalement prêts à accepter, à révéler de façon plus générale ce qu’il pouvait y avoir en nous de plus détestable.

Ici au Luxembourg, on a été gatés, nous n'avons pas connu de véritable crise, on dirait bien depuis la deuxième guerre mondiale. Maintenant "Rien n'a changé, mais tout est différent." Est ce que cette crise sert de "reality check" pour nous tous?

A ceux qui ne le savaient pas encore, le covid aura enseigné que nous sommes tous mortels, même au Luxembourg. 

Plus sérieusement : cette crise sanitaire aura engendré un profond sentiment de vulnérabilité, et le Luxembourg n’y aura pas échappé.

C’est quoi le sentiment de vulnérabilité ? C’est le sentiment que tout peut s’effondrer à tout instant, et que rien, surtout pas la prospérité, ne nous protège d’une catastrophe soudaine, surtout quand cette catastrophe est planétaire.

La menace qui émane de cette pandémie oblige d’ailleurs à une humilité toute particulière : songez que le monde entier a été tétanisé par un danger si minuscule qu’on ne le voit pas, on ne sait pas à quoi ça ressemble ce virus, mais ça crée une situation telle que 3 milliards de personnes dans le monde vivent avec un masque.

Prise de conscience donc, pour le Luxembourg aussi. Ceci dit, pour être plus précis, j’observe une évolution en 3 temps.

Tout au début la peur donc, le choc, l’angoisse collective devant le surgissement de l’inconnu.

Or, il a un second temps, grosso modo vers la fin du confinement, où l’on constate qu’on y a survécu, à ce virus, et qu’on y survécu même sans trop de désagréments. C’est là qu’il faut rappeler que le corona, vécu dans une villa avec jardin et piscine au Luxembourg était quand même moins calamiteux que le corona vécu dans un deux-pièces à Thionville. Là, à ce moment-là, j’avais l’impression que remontait cette vieil invariant luxembourgeois qu’est le sentiment de l’exemption, de l’immunité, de l’état d’exception au sens positif du terme.

Maintenant, depuis quelques semaines, nous sommes en phase 3, une sorte de retour à la première avec l’exaspération en plus. Non seulement le virus est toujours là, mais on assiste même, comme vous le savez, à une sorte de retour de flamme tout-à-fait inquiétant, assortie de l’impression, absolument insupportable, que cette crise ne va jamais finir.

 Les choses à partir de là deviennent ambigues.

D’un côté une sérénité apparente, qui pour partie nous vient du « confort » (je dis ce mot sans cynisme) dans lequel beaucoup d’entre nous avons vécu de la crise, mais de l’autre côté le constat que cette crise persiste et que le Luxembourg décidément n’est pas à l’abri.

Alors non seulement le Luxembourg n’est pas à l’abri mais il apparaît même qu’il est durement touché. Il faudrait faire ici un travail de relativisation des chiffres mais il est sûr que le virus nous frappe, et que ces chiffres sont tels que le Luxembourg tout à coup devient une zone à risque. Une zone à risque, le Luxembourg !

Il va falloir, maintenant, vivre à la fois avec le virus et la fin d’un mythe, le mythe de l’invulnérabilité absolue de ce pays, qui sortirait indemne de toutes les fléaux qui affectent le monde.

Votre livre est sorti il y a environ un mois, dans une situation qui est encore en train d'évoluer. Est ce qu'il y a des choses que vous aimeriez changer ou ajouter à votre texte?

Je pense, avec quelques semaines de recul, que j’étais habité encore, en écrivant ce petit livre, par l’idée que la situation reviendrait bientôt à une forme de normalité. Or vous savez que ce n’est pas le cas, la menace persiste, nous restons dans l’anormalité et allons le rester longtemps peut-être.

Alors, si le livre était à compléter, ou si un autre livre était à écrire, ce serait pour essayer d’explorer les conséquences possibles de cette persistance.

On a cru que de la pandémie naîtrait le miracle d’un monde meilleur, on sait maintenant que ce miracle n’a pas eu lieu, or cette déception, ajoutée au fait que le fléau s’obstine, qu’il n’y a pas de délivrance en vue, tout ça peut conduire à de très fortes tensions, dont on voit les signes déjà dans les parties du monde où l’exaspération engendré par le virus s’ajoute à des problèmes économiques tels qu les gens n’auront plus de travail une fois qu’ils pourront sortir de chez eux.

Je ne veux pas jouer les prophètes de malheur, mais je pense que c’est une période très violente qui s’annonce dans certains pays d’Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient aussi. J’observe, sur un terrain qui nous est plus proche, que les jeunes perdent patience, qu’ils sont prêts mêmes aux conduites les plus imprudentes, à la limite de l’autodestruction, pour se décharger de cette impatience qui littéralement les prend à la gorge.

Je me dis, au vu de ces comportements, qu’il faudra faire preuve, au Luxembourg, de beaucoup de calme, je n’ose parler de sérénité,

"You can't always get what you want" C'est un titre des Rolling Stones que vous citez dans votre livre. Mais que pouvons nous attendre de cette crise, comment le monde va-t-il changer à cause de la pandémie?

Je ne sais pas comment le monde va changer, mais je sais qu’il faudra être vigilant et bienveillant afin qu’il ne change pas dans le mauvais sens.

La vigilance, c’est sur le plan social qu’elle doit s’exercer. Au niveau du travail comme dans notre manière de vivre ensemble la pandémie a bouleversé les règles habituelles du « jeu ». De ce boulevernement il faut conserver le meilleur et éviter le pire. On a compris qu’on peut travailler moins, qu’on peut travailler autrement, à domicile, sans subir les aberrations de la vie en entreprise. Mais il faut prendre garde aussi à ce que l’entreprise ne fasse pas perdurer au-delà du nécessaire des modes de travail qui fondamentalement doivent rester du domaine de l’exception.

La bienveillance, c’est sur le plan individuel qu’il faut l’exercer. C’est un exercice difficile par les temps qui courent, car la bienveillance est précisément à l’opposé de la peur : elle devient possible, cette bienveillance, dès lors que l’on considère que l’autre n’est pas à craindre, qu’il est à respecter au contraire, et donc à protéger, à aimer finalement.

Il y a aussi une petite histoire derrière le titre "L'année du rat"? 

Le titre du livre se réfère évidemment au calendrier chinois. L’année dernière avait été l’année du Cochon, et là depuis le mois de janvier c’est l’année du rat.

Maintenant, il y a une anecdote.

Il se trouve qu’un soir, aux abords des nombreux chantiers qui entourent ma maison, j’ai vu un rat, qui assez tranquillement semblait grignoter quelque chose. Or le rat, quand il est surpris par un humain, est un animal qui d’habitude détale très vite.

Le rat de ce soir-là a détalé bien-sûr, mais – phénomène objectif ou légère paranoïa de ma part, il m’a semblé qu’il détalait lentement. Il prenait son temps, il montrait une sorte d’assurance, ou d’insolence, et là je me suis dit que le monde était bel et bien entrain de basculer.

C’est une métaphore bien sûr, pour dire qu’un rat, ou qu’un invisible virus peuvent suffire à bousculer l’agencement ordinaire du monde. Je pense, en se sens, que l’expérience de cette pandémie va nous obliger à beaucoup d’humilité.

"L'année du rat - les métamorphoses de l'homme confiné" vum Gaston Carré ass bei den éditions Phi erauskomm. De kompletten Interview mam Gaston Carré kann een elo och op rtl.lu noliesen.