
Préface vum Buch vun der Monique Prunet:
Dejan Dukovski, né à Skopje en 1969, est un dramaturge macédonien, rendu célèbre par sa première pièce, Le baril de poudre (1993) dont le film fut primé dans plusieurs festivals.Il est l’auteur d’une quinzaine de pièces, traduites en plusieurs langues et montées en Europe, aux Etats-Unis et au Japon. En France, certaines ont été présentées, entre autres, par la Comédie de Saint Etienne (2001) et au Festival d’Avignon (2006). La première de La ville désertée (2007) eut lieu à Copenhague. Dukovski appartient à cette nouvelle génération de jeunes dramaturges macédoniens qui se sont manifestés suite aux violents conflits dans les Balkans qu’a entraînés la chute du communisme. Considéré comme l’ambassadeur du théâtre macédonien, ses pièces sont marquées par les traumatismes de la guerre, le chaos et les violences qu’elle engendre.
La ville désertée comporte 12 scènes se déroulant en des lieux variés dont la juxtaposition peut paraître insolite que l’on peut interpréter comme des symboles du pouvoir, de la religion ou du sexe (banque, église, bordel). Le décor reste anonyme tout au long de la pièce, un no man’s land qui pourrait être n’importe où. Aucune précision qui permette d’identifier le pays en guerre où les deux personnages, Gjore et Gero, se retrouvent frères ennemis – hasard ou destin ? - sous des uniformes différents aux portes d’une ville désertée, qui n’est pas encore en ruines, sans aucune vie, même pas des chiens errants ou des oiseaux, remarque Gero (sc.2).
Mais nous sommes bien dans les Balkans, ce que révèlent quelques détails discrets : d’une part certaines coutumes balkaniques - Gero verse du champagne sur le sol à la mémoire des morts, leur mère (sc.4) et leur ami gangster Hebla (sc.5) – et d’autre part, des mouvements politiques propres à la région. Quand, dans un élan patriotique inattendu, (sc.10), Gero déclare : « On ne laissera pas tomber les sépultures de nos aïeux », c’est une allusion à un slogan serbe des années 90. Gjore n’est pas en reste en claironnant : « La liberté ou la mort », référence à l’ORIM[1], dont l’héritage a brièvement resurgi après la chute du communisme. Toutefois, aucun de ces indices ne permet d’identifier le pays où se déroule la pièce.
S’agit-il d’un monde réel ou imaginaire ? Gjore, l’aîné, et Gero paraissent évoluer dans un univers construit sur leurs fantasmes. Au fil de la pièce, tout semble se dérober sous nos pieds. Si la guerre demeure une toile de fond, évoquée par les deux protagonistes, elle ne se matérialise guère.
[1] Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne : fin du XIXème siècle et début du XXème.
Les deux frères sont-ils d’ailleurs à la recherche d’une explication logique à leur situation absurde, voire grotesque ? Dominée par le doute - d’où leur questionnement récurrent - leur quête existentielle les ramène souvent au tragique de la réalité. Si leur situation évoque immédiatement Beckett – dont le théâtre a influencé Dukovski - la différence est de taille. Vladimir et Estragon ont une raison d’être : ils attendent quelqu’un, Godot. Gjore et Gero, eux, n’attendent rien, sinon la mort, dont l’évocation ponctue régulièrement leur discours ; ils veulent y échapper, tout en sachant qu’ils sont faits comme des rats, pris au piège entre les deux armées qui vont donner l’assaut au petit matin : « C’est la catastrophe. Dans l’ensemble. Il n’y a pas d’issue. Ni à gauche, ni à droite. On est au milieu. En plein cœur de l’enfer. De la chair à canon » (sc.1), constate Gero avec fatalisme (sc.1). « Déserteurs ennemis » (sc.2) selon Gjore, leurs sentiments patriotiques se manifestent brièvement dans l’église.
Si, au premier abord, le texte paraît facile, sous le langage, souvent grossier des protagonistes, les sentiments sont complexes et contradictoires.
Hasard ou destin, leurs retrouvailles ne sont pas sans heurts. Menteurs fieffés l’un et l’autre, leur dialogue révèle une rivalité sous-jacente. Gjore, absent depuis plusieurs années sans donner de nouvelles, se vante d’avoir vécu à New-York – séjour dont on peut douter, étant donné le flou et la banalité de ses informations. Gero accumule les affirmations contradictoires : leur mère est tantôt morte, tantôt malade, mais en réalité elle va bien ! A-t-il épousé Marija, la fiancée de Gjore, a-t-elle disparu, s’est-elle enfuie avec un autre ou est-elle morte de chagrin après le départ de Gjore ? Le personnage de Marija – nouvelle Arlésienne ? – resurgit comme un leitmotiv tout au long de la pièce. Si le thème de la jeune femme abandonnée par son fiancé parti à la guerre ou exilé pour des raisons économiques est très classique, Marija n’est-elle que le fantasme obsessionnel des deux frères ?
Obsédés par la femme/les femmes, leur sexualité inassouvie les entraîne à imaginer d’hypothétiques Japonaises ! Non sans ambigüité, ils se retrouvent sur une scène de théâtre (sc.7) – la pièce dans la pièce – dans une parodie de rôles féminins empruntés à Shakespeare ! Se donnent-ils le change pour masquer ainsi leur désarroi devant l’absurdité de leur situation et oublier l’issue fatale qui les attend ? Le recours au déguisement - gangsters d’occasion ou flambeurs de casino portant nœuds papillons – n’est qu’une échappatoire dans l’instant et souligne encore plus leur fuite en avant désespérée.
La ville désertée laisse le lecteur/spectateur sur un point d’interrogation. A-t-on rêvé avec Gjore et Gero ? Sont-ils deux ou n’est-ce qu’un seul et même personnage qui tente de se rassurer en dialoguant avec son double imaginaire ? Une conclusion claire et logique pourrait aider à dissiper ce brouillard, mais l‘incertitude s’accentue avec un tremblement de terre. Apocalypse annoncée ?
N’ayant plus rien à perdre – « C’est la fin de la fin », constate Gjore (sc.11) – ils s’abandonnent à leur destin. Le dénouement, qui s’apparente à la bande dessinée d’un récit de science-fiction, est bien un plongeon dans l’inconnu. Imaginant le salut, Gjore et Gero, comme hallucinés, se lancent dans une aventure spatiale qui n’a rien d’un embarquement pour Cythère ! Mais, dans leur confusion et leur terreur de la mort, n’est-ce pas encore l’illusion ultime ?
Dans La ville désertée la guerre, présente, mais invisible, n’est guère que la toile de fond de la rencontre et de l’épopée picaresque des deux frères. L’interrogation reste sans réponse, libre au lecteur/spectateur d’interpréter les évènements à sa guise.
Monique Prunet
“La ville désertée” vum Dejan Dukovski ass am Verlag D’Bréck erauskomm