Georges Schranz«Nul n’est censé ignorer la réalité: il n’y a que la vérité qui blesse!»

Lieserbréif vum Georges Schranz
Manifeste pour la dignité des sportifs!
© AFP / RTL Grafik

Après un Tour de Suisse dominé de manière magistrale par Tadej Pogačar, il est temps de mettre les points sur les i. 

À la veille du Tour de France, il est essentiel de trancher le débat sans fin entre sport propre et performances irréelles, entre mythe, contrôle et réalité. 
Dans ce contexte, une déclaration du directeur de l'Agence Antidopage, publiée dans l'un de nos quotidiens en février 2025, mérite plus qu'une simple réflexion.
À la question: «Les gens se dopent-ils encore aujourd'hui?», la réponse fut immédiate: «Oui, bien sûr!»

Une affirmation troublante lorsqu'on sait qu'en 2025, malgré les centaines de contrôles effectués, aucun cas positif n'a été détecté. Dès lors, une question dérangeante s'impose: Que faut-il comprendre? Soit le sport n'a jamais été aussi «propre», soit les systèmes de contrôle n'ont jamais été aussi dépassés. Mais, noblesse oblige, pouvait-il réellement répondre autrement? Car affirmer le contraire reviendrait presque à fragiliser tout un édifice mondial: AMA/WADA, ALAD, laboratoires, passeports biologiques, programmes de surveillance, armées de juristes, médecins, experts et contrôleurs. Un appareil devenu gigantesque, coûteux, omniprésent. Mais peut-être incapable de suivre l’évolution réelle des méthodes modernes de dopage! L’athlète risque de devenir la principale victime d'un système qui doit justifier sa propre existence. Tantôt cobaye pour les laboratoires, tantôt surface publicitaire pour les fédérations, et, last but not least, bouc émissaire commode pour les agences. 
Depuis 1970, je pose une question simple mais dérangeante: si certaines compétences permettant aujourd’hui de lutter contre le dopage proviennent parfois des mêmes milieux scientifiques qui ont contribué à son évolution, ne sommes-nous pas en droit de nous interroger sur l’efficacité réelle du système? Paradoxalement, certains responsables de ce système perçoivent des rémunérations supérieures à celles de la majorité des athlètes qu'ils sont censés protéger. Ironie de l’histoire: en 2011 déjà, le directeur de l’AMA reconnaissait à l'UNESCO: «Nous attrapons les dopés simples, pas les dopés sophistiqués.»

Certains observateurs ont parfois l’impression que la lutte antidopage fonctionne comme un cycle bien huilé: d'abord le poison, ensuite l'antidote. Les compétences changent de casquette, mais restent souvent les mêmes! Hier dans les laboratoires, aujourd'hui dans les comités d'experts. L’impression persiste que le système lutte aujourd’hui contre un phénomène dont il a parfois accompagné, directement ou indirectement, l’évolution: soit nous assistons réellement à la génération la plus propre de toute l'histoire du sport, soit nous devons accepter l'idée que les méthodes modernes de manipulation continuent d'avoir une longueur d'avance sur les systèmes de contrôle. Et peut-être est-ce précisément là que réside le véritable scandale: non pas uniquement dans le dopage lui-même, mais dans l'immense hypocrisie qui entoure ce sujet depuis des décennies. 

Qu'il me soit dès lors permis de revenir sur une lettre de lecteur que j'avais rédigée, de manière volontairement ironique, à l'époque du «Tour du siècle» de 2003. 
Déjà à cette époque se posait une question qui, plus de vingt ans plus tard, reste entière: comment expliquer des performances toujours plus exceptionnelles alors même que l’on affirme que le sport n’a jamais été aussi «propre»?

Car ce sport propre, à quel prix l’obtient-on? 

En définitive, trop souvent au prix de la dignité des coureurs.

En matière de contrôle antidopage, nous étions même des pionniers, dès les années 70: se drapant d’un mépris sans pareil, le président de la Fédération n’hésitait pas à accompagner personnellement le coureur aux toilettes pour superviser, avec un regard d’argus, le bon remplissage du flacon de contrôle! Cela souligne l’atteinte à la dignité de chaque sportif. Et l'humiliation ne s'est pas arrêtée là. Quand on lit qu'aux États-Unis, en l'absence de contrôleurs, les athlètes sont contraints de filmer eux-mêmes, de manière intime, leurs mictions, c'est l'humiliation à son apogée! 

Jamais le sport n’a été autant surveillé. Profils sanguins, passeports biologiques, contrôles inopinés, localisation permanente des athlètes, analyses toujours plus sophistiquées! L’arsenal de surveillance n’a jamais été aussi vaste. Quoique, les coureurs roulent plus vite, grimpent plus fort, récupèrent plus rapidement et pulvérisent des records que l’on pensait hors d’atteinte depuis les années les plus sombres du dopage organisé.

Certes, l’évolution du matériel et les progrès de l’aérodynamique ont contribué à cette progression. Mais ils n’expliquent pas tout. Dès lors, une interrogation demeure: où se situent encore les véritables limites physiologiques de l’être humain? Comment expliquer de telles contradictions ? 

Il y a vingt ans, je dénonçais; en 2018, je doutais; aujourd'hui, je m'interroge. Et si, au fond, rien n’avait vraiment changé - sinon notre regard? Éveillant des débats passionnés sur ce dilemme, tout en soulignant les coûts excessifs de l'AMA et de ses subordonnés, il devient légitime de se demander si le modèle actuel est réellement plus efficace et plus crédible que toutes les alternatives. Évoquée il y a plusieurs décennies par Francesco Moser et Yannick Noah, une question longtemps considérée comme taboue refait aujourd’hui surface: que se passerait-il si le moindre mal résidait finalement dans une légalisation strictement régulée de certaines pratiques sous contrôle médical?

Il s'agit d'un sujet dérangeant, certes, mais que beaucoup préfèrent éviter, tout en refusant de reconnaître une réalité pourtant bien connue: le braconnier garde presque toujours une longueur d’avance sur le garde-chasse. Nouveaux produits, microdosages, manipulations génétiques potentielles, techniques de camouflage toujours plus élaborées, affaires à répétition. Et pendant ce temps, le discours officiel continue de présenter un sport qui serait devenu, comme par miracle, totalement propre. 

Peut-être que l’honnêteté coûterait finalement moins cher. Surtout, elle aurait le mérite de la cohérence. La légalisation strictement encadrée de certaines substances améliorant la performance sous contrôle médical peut sembler choquante ou provocatrice, mais elle aurait au moins le mérite de mettre fin à des décennies de double langage et de contradictions institutionelles!

Car le véritable problème ne découle peut-être plus uniquement du dopage lui-même, mais d'un système qui prétend avoir définitivement résolu le problème tout en reconnaissant indirectement qu'il continue d'exister. Plus simplement, si officiellement plus personne ne se dope, alors que les performances deviennent toujours plus inhumaines, ce n'est pas seulement le sport qui traverse une crise de crédibilité, mais le système tout entier. 

Et il convient de ne jamais oublier une réalité essentielle: ces soupçons permanents ne détruisent pas uniquement l'image du sport, ils frappent aussi des athlètes d’exception. 

Car, peut-être existe-t-il également une autre contradiction profondément humaine dans notre manière de percevoir le sport de très haut niveau. Lorsqu'un génie scientifique comme Albert Einstein naît avec des capacités intellectuelles hors normes, le monde entier accepte naturellement l'idée qu'il puisse exister des cerveaux exceptionnels. Personne ne demande à Einstein de prouver qu’il était réellement un génie. Cependant, lorsqu'un coureur comme Tadej Pogačar, ou autrefois Eddy Merckx, semble disposer d'un moteur physiologique hors du commun - cœur, poumons, récupération, capacités aérobies - une partie du public refuse presque instinctivement d'admettre que la nature puisse également produire des organismes sportifs exceptionnels. Comme si l'on acceptait volontiers l'existence de 
«super-cerveaux» mais beaucoup moins celle de «super-moteurs humains». Et pourtant, la génétique, la physiologie et les capacités naturelles ne se distribuent jamais équitablement. Certains naissent avec un cerveau extraordinaire, d'autres avec un organisme capable de performances physiques hors normes.

Ce climat finit également par frapper des champions d’exception et plus particulièrement un champion comme Tadej Pogačar contraint de supporter comparaisons, insinuations et amalgames avec l‘ère du dopage intensif et organisé des années 1990-2000. 

Et pourtant, malgré de permanentes suspicions, il demeure d’une disponibilité, d’une simplicité et d’une gentillesse remarquables envers journalistes, enfants et supporters. Même Eddy Merckx n’a pas hésité à déclarer: «Pour moi, Tadej Pogačar est l’un des cyclistes les plus exceptionnels que ce sport ait jamais connus.» 
C’est peut-être là, au fond, la plus grande tragédie du sport moderne: non seulement le système souffre d’une crise chronique de crédibilité, mais même les champions qui sont peut-être réellement propres doivent désormais porter le poids d’un passé dont le sport de haut niveau ne parvient plus à se libérer. 

Conclusion: Nul n’est censé ignorer la réalité! Défendons nos coureurs avant de juger leurs performances. Le respect d’abord, le mythe après! 

Back to Top
CIM LOGO