
John Stuart Mill (1806 – 1873), l’auteur de l’essai On liberty (cité ici dans la traduction française établie par Laurence Lenglet et parue dans l’édition folio essais), est l’un des grands auteurs philosophes qu’on a raison de lire à notre époque en quête de sens. Lui-même étant un représentant critique de l’utilitarisme de ses prédécesseurs James Mill (son père) et Jeremy Bentham, il insiste sur la valeur vitale des sentiments humains qu’il apprécie indépendamment de l’avancée civilisatrice et du degré de dénuement de notre monde comme étant des sentiments intrinsèquement humains et donc humainement libres : « Ce qui importe réellement, ce n’est pas seulement ce que font les hommes, mais le genre d’homme qu’ils sont en le faisant [ what manner of men they are that do it]. Parmi les œuvres de l’homme que la vie s’ingénie à perfectionner et à embellir, la plus importante est sûrement l’homme lui-même. À supposer que ce soient des machines – des automates d’apparence humaine – qui construisent les maisons, cultivent le blé, se battent à la guerre, jugent les causes, élèvent des églises et disent les prières, ce serait […] une perte considérable […]. La nature humaine n’est pas une machine qui se construit d’après un modèle et qui se programme pour faire exactement le travail qu’on lui prescrit » (p. 151 ; pour lire et entendre ce passage en entier, il faudrait se reporter au texte original). On comprend bien qu’un fervent lecteur de Charles Dickens (1812 – 1870) qui dans son roman Hard Times critique un utilitarisme aux froids calculs et idolâtre de la machine, ou qui s’engage dans son roman Dombey and son pour le droit à l’éducation des filles et pour l’insertion professionnelle des femmes dans la société (là aussi une des grandes préoccupations de John Stuart Mill), trouve dans les textes de ce philosophe britannique contemporain de Charles Dickens beaucoup de passages très à son goût.
L’antidote à l’extinction des sentiments humains, c’est la culture du cœur qui ne relève pas seulement, mais aussi du domaine de la foi religieuse. Prenant comme John Stuart Mill l’exemple du christianisme, il n’est pas besoin de vous dire à quel point beaucoup de passages des Évangiles touchent le cœur des êtres humains. Il suffit pour s’en rendre compte de penser à la naissance de Jésus à Bethléem, aux béatitudes, au discours sur le sel de la terre et la lumière du monde, au paralysé pardonné et guéri, à la purification du temple, à la parabole du bon Samaritain, à Marthe, Marie et Lazare, à la parabole de la brebis perdue ou de l’enfant prodigue, à la conversion de Zachée, à l’entretien avec la Samaritaine, à l’épisode de la femme adultère défendue contre ses accusateurs (« Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » Jn 8,7), à la cène et au lavement des pieds, à la passion de Jésus, à sa victoire et au salut…, enfin au premier de tous les commandements, celui de l’amour vrai et véritable (voir p. ex. Mc 12,28-33), qui ne s’inscrit pas sur des cœurs de pierre, mais sur des cœurs de chair (voir p. ex. Ez 11,19 et 36,26 ; Jr 31,33-34 ; 2 Co 3,3-6).
Le gros problème, c’est un cœur de pierre incultivable ou un cœur de chair sans culture, un cœur endurci par le temps et l’oubli ou devenu indifférent, amolli et en proie aux moult manipulations. Pour que notre civilisation européenne ne « périsse pas, comme ce fut le cas de l’Empire byzantin » (p. 160), écoutons John Stuart Mill : « une fois la croyance devenue héréditaire – une fois qu’elle est admise passivement et non plus activement, une fois que l’esprit ne se sent plus autant contraint de concentrer toutes ses facultés sur les questions qu’elle lui pose – on tend à tout oublier de cette croyance pour ne plus en retenir que des formules ou ne plus lui accorder qu’un mol et torpide assentiment, comme si le fait d’y croire dispensait de la nécessité d’en prendre clairement conscience ou de l’appliquer dans sa vie ; c’est ainsi qu’une croyance finit par ne plus se rattacher du tout à la vie intérieure de l’être humain. Alors apparaissent ces cas – si fréquents aujourd’hui qu’ils sont presque la majorité – où la croyance semble demeurer hors de l’esprit, désormais encroûté et pétrifié contre toutes les autres influences destinées aux parties les plus nobles de notre nature, figement qui se manifeste par une allergie à toute conviction nouvelle et vivante et qui joue le rôle de sentinelle afin de maintenir vides l’esprit et le cœur » (p. 121-122).
John Stuart Mill ne s’oppose pas aux coutumes bien vivantes et bien vécues, mais à des mœurs et coutumes incomprises et faussement maintenues qui prêtent à un « despotisme de la coutume » (p. 169). Il s’agit là pour lui d’un des grands enjeux du dépôt de la foi et de sa tradition, enjeu qui n’est pas nouveau : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains » (Mc 7,6b-7). Or, le moyen de guérir du despotisme de la coutume n’a pas changé et reste d’actualité. Il importe en effet de se retirer à l’écart de la foule assourdissante (aussi, pour parler dans le langage scripturaire, « des pharisiens et des scribes ») en fonction d’une différence inclusive et participative au lieu d’une indifférence paralysante et d’extinction, de se boucher les oreilles afin de se ressaisir non pas contre la foule, mais par rapport à elle, de prendre goût à ce qui fait vraiment sens, enfin de recevoir la grâce de s’ouvrir soi-même (voir l’hébreu « effata » qui est une forme réfléchie ou/ et passive du verbe « pt h » à l’impératif) afin de s’exprimer correctement au lieu d’échouer à s’exprimer à contrecœur. (Voir Mc 7, surtout 7,31-37 : Guérison d’un sourd-bègue).
Ou lorsqu’il s’agit de guérir d’un aveuglement qui n’est pas sans lien au bourg fortement peuplé (gr. « kômae », voir aussi les mots grecs « kôma », sommeil profond, et « kômos », fête avec chants et danses, avec ses mille artifices et toutes sortes de comédies ou tourments), il importe de quitter ces agglomérations où divertissements et exécutions se côtoient et se confondent parfois cruellement (voir Mc 6,17-29 sur l’exécution de Jean-Baptiste et Mc 15,16-20 sur le couronnement d’épines du Christ), de ne pas masquer son rejet de l’ébriété (ou, pour parler dans le langage scripturaire, le rejet du « levain des pharisiens » et « d’Hérode », voir Mc 8,15), de manifester son goût de la lucidité et de la clairvoyance en vue d’un regard pénétrant, enfin d’entendre raison et de retourner à la maison, loin des idoles assommantes, la maison (gr. « oïkos ») étant l’endroit iconique (gr. « eïkôn ») et idoine de la prise de conscience de soi (voir Mc 8, surtout 8,22-26 : Guérison d’un aveugle, et tenir compte de Gn 1,26-28). Enfin, pour revenir à John Stuart Mill : « On concèdera probablement qu’il est préférable que les hommes cultivent leur intelligence et qu’il vaut mieux suivre intelligemment la coutume – quitte à dévier à l’occasion – que de s’y conformer aveuglément et mécaniquement » (p. 151). La foi a bien besoin d’être chez elle, dans le cœur de l’être humain, pour pouvoir toucher l’ensemble d’une assemblée.
John Stuart Mill souligne l’importance de la responsabilité, c’est-à-dire de la faculté de répondre de la position qu’on soutient : « Si l’entretien de l’intelligence [ the cultivation of the understanding] a bien une priorité, c’est bien de prendre conscience des fondements de nos opinions personnelles. Quoi que l’on pense [ Whatever people believe] sur les sujets où il est primordial de penser juste [ to believe rightly], on devrait au moins être capable de défendre ses idées contre les objections ordinaires » (p. 114 ; à comparer avec 1 P 3,15-17).
L’élément le plus exigeant de la culture du cœur, c’est sans aucun doute la miséricorde qui dépend largement des efforts de l’entendement humain. À qui revient en effet le pouvoir et le droit de pardonner ? Selon le christianisme enraciné dans le judaïsme, Capharnaüm n’est vraiment le village (de l’hébreu « kāpār ») de la consolation et miséricorde (de l’hébreu « ni hûm/ na hûm) que si l’oracle ou le message (de l’hébreu « nā’ûm ») en est celui du verbe pardonner (de l’hébreu « kāpar ») et qu’on découvre la connaissance de ce message, c’est-à-dire du commandement de l’amour personnel vrai et véritable, au lieu de le couvrir du propitiatoire destiné aux sacrifices, c’est-à-dire du couvercle de l’Arche de l’Alliance appelé en hébreu « kappōret » (lire et méditer Mc 2,1-12 compte tenu d’Ex 25,10-22 et de Jr 3,15-16 ou 9,23). Quant au sacrifice parfaitement décisif, les chrétiens célèbrent Pâques en retenant que « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) n’est autre que l’être humain (voir Ez 34,31 selon le texte hébreu ; le ciel et la terre se découvrant au regard de l’être humain) en la personne de « Jésus », c’est-à-dire de « Dieu qui sauve » (voir Mt 1,21) le monde, la création Lui étant redevable de toute grâce, en sa personne rédemptrice dont la plénitude sans défaut sauvegarde ce qui sans elle ne pourrait que faire défaut, cela n’étant vraiment que ce qui ne manque vraiment pas, étant parfaitement car tout à fait présent (voir le savoir-être ou la conscience humaine au-delà de tout semblant). Ici, Jn 8,1-11 ne manque pas de clarté. Jésus qui reste seul (gr. « monos ») avec la femme adultère après s’être baissé, avoir écrit du doigt sur la terre et s’être redressé, s’avère indispensable au salut de cette femme face à la loi (gr. « nomos ») alléguée par ses accusateurs. L’Évangile selon saint Jean témoigne en effet du Logos qui domine sur le Nomos.
Dans Les Travailleurs de la mer, Victor Hugo (1802 – 1885) s’est inspiré de Jn 8,1-11 en dépeignant la belle Déruchette en train de tracer un matin de Noël (« La Christmas de 182… fut remarquable à Guernesey ») le nom du protagoniste de ce magnifique roman, à savoir « Gilliatt », de son doigt dans la neige (voir le Livre I, chapitre I). Voilà donc une bonne raison de terminer cet appel à la culture du cœur sur une note que Victor Hugo, lui-même contemporain de John Stuart Mill et de Charles Dickens, a insérée en mars 1866 (à Hauteville House) entre la dédicace de ce roman et son début (citée ici à partir de l’édition GF Flammarion) : « La religion, la société, la nature ; telles sont les trois luttes de l’homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins ; il faut qu’il croie, de là le temple ; il faut qu’il crée, de là la cité ; il faut qu’il vive, de là la charrue et le navire. […] La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L’homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple anankè [= fatalité] pèse sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses. Dans Notre-Dame de Paris, l’auteur a dénoncé [= fait savoir] le premier ; dans Les Misérables, il a signalé le second ; dans ce livre, il indique le troisième. À ces trois fatalités qui enveloppent l’homme se mêle la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain. »