Chaque jour tia Teresa sert le desayuno à partir de six heures.

Avant de nous remettre la carte de ce qu’elle proposait elle voulait d’abord s’assurer si on avait passé une bonne nuit après quoi elle partait dans la cuisine.

Si en cours de route nos chemins se sont parfois un peu écartés avant qu’on ne se retrouve par la suite, l’objectif de la dernière étape était clair : marcher ensemble et arriver ainsi à Santiago.

Pérégriner sur cette dernière étape était sauf reposant. Devant et derrière nous une file à ne pas finir de pèlerins qui sortaient de n’importe où et des albergues dans tous les coins.

Près de San Marcas après avoir franchi un petit pont, nous avons vu un carton par terre sur lequel on demandait une offrande pour l’occupant d’une tente dressée le long du petit ruisseau qui y coule. Le message était passé puisque certains pèlerins y avaient laissé un peu du fonds de leur poche.

Au Monte de Gozo (Mont de la Joie) on peut voir pour la première fois les tours de la Cathédrale de Saint Jacques de Compostelle. Le mont aurait son nom par la joie que les pèlerins ressentent en voyant la ville et en particulier les tours de la Cathédrale. J’avoue que c’est vrai dans ce sens qu’on voit la fin du périple à portée de main. Ce mont est encore connu pour l’arrivée en mil neuf cent quatre-vingt-neuf du Pape Jean Paul II et la foule qui s’y rassemblait en ce moment au sujet duquel une œuvre d’art a été érigée. Pour l’année sainte de mille neuf cent quatre-vingt-treize, un complexe d’hébergements pour étudiants avait été construit juste en aval du mont qui sert également d’hébergement pour pèlerins. On parle d’une année sainte chaque fois que la fête de Saint Jean, le vingt-cinq juillet, tombe sur un dimanche. A la vue de ce complexe j’étais choqué : un manque d’entretien à perte de vue, vide et laissé pour compte. Plus tard dans la journée j’apprenais que quelques rares hébergements étaient ouverts mais ceux qui y avaient séjourné n’avaient pas trouvé leurs comptes.

Dès notre arrivée j’avais observé quelques personnes qui n’étaient pas des pèlerins mais bien mis en place à vue d’œil de ceux qui y arrivent et qui visiblement cherchaient des proies. Une de ces personnes était en train de faire le tour de la place avec un couple d’américains et curieux comme je suis j’ai posé une question sur la place à cette dame. Sa réponse était évasive et elle ne savait pas plus de ce que qu’on peut lire sur la plaque commémorative à ses pieds. Pour vite échapper à une autre question elle me disait « I’m their guide here ». J’aurais bien aimé savoir ce qu’elle empochait pour lire ce qu’on peut faire soi-même. Vive l’arnac qu’on rencontre partout.

L’entrée dans Saint Jacques de Compostelle est comme une entrée dans chaque ville sans plus. Néanmoins dès qu’on a dépassé le panneau indiquant qu’on se trouve à mille mètres de la Cathédrale et qu’on accède à la vieille ville et ses édifices d’antan, dont Compostelle est très riche, on se sent un peu reporté dans le temps. Franchir ces pavés comme des milliers de pèlerins l’ont fait avant moi et comme d’autres le feront après moi ne m’avait pas laissé insensible. Pour passer sur la place de l’Obradoiro il faut se creuser un chemin entre les pèlerins comme nous, ceux d’un jour, les commerçants ambulants, les joueurs d’instruments, le train touristique etc.

A onze heures nous arrivions sur la grande place, contents d’être arrivé, félicitant l’un l’autre, rencontrant des personnes qu’on connaissait de vue sur le chemin, prenant des photos d’usage et puis … le grand vide du moins pour moi.

Est-ce que ça c’est l’arrivée à Santiago me demandais-je, la ruée vers un point que tout le monde connaît, qu’il aura regardé et regardé au préalable tant de fois sur des photos ? J’étais incapable de ressentir quoi que ce soit et j’aurais bien aimé trouver un banc pour m’assoir et laisser passer le film de mon chemin devant mon œil interne.

Avant de nous rendre dans notre pied à terre, une maison entière appartenant à Mama Blanca au pied de la vieille ville, nous nous rendions au bureau officiel du Camino pour aller chercher la Compostelle qu’on n’obtient que sur présentation du ou des Crédentiels dument tamponnés avec au moins deux tampons par jour sur les derniers cent kilomètres. Il y a seize guichets dont cinq étaient occupés et une foule d’au moins deux cent personnes qui attendaient patiemment pour accéder au bureau – temps d’attente – une heure. Quant c’était mon tour on me demandait quelle voie j’avais pris. La Voie de Vézelay, une partie de la Voie du Puy, le Camino del Norte, le Camino Primitivo et pour finir une partie du Camino Frances. Impossible de faire comprendre à la personne derrière le guichet que la Voie de Vézelay n’est pas de Camino Frances mais peu importe. J’ai reçu ma Compostelle avec un total de deux mille trois cent kilomètres ce qui est juste mais pour cela il faut y ajouter la Voie de Vézelay si non on n’arrive pas au compte.

Dans l’après midi Nicolas et Christiane s’étaient un peu reposés avant d’aller voir la ville alors que les deux Raymond et moi ont profité pour y aller de suite. Une très belle ville, bien entretenue et surtout propre. Nous avons également profité pour aller voir l’intérieur de la Cathédrale et avant tout l’impressionnant botafumeiro. L’original attaché à une chaîne se trouve dans un espace dans lequel il y a actuellement des travaux et une réplique était attachée à une longue corde au dispositif spécifique pour servir pendant la messe des pèlerins. Après la visite de la Cathédrale nous avions profité pour prendre place dans un banc, intuitivement chacun à une distance respectant la zone privative de l’autre.

Lors de ce quart d’heure le film du chemin que j’avais attendu en arrivant commençait tout doucement à défiler. Oui, maintenant j’étais bien arrivé, de mes propre pieds, marchand pendant huit ans avec une moyenne variant entre deux cent cinquante et trois cent kilomètres par an, sans accident ni blessure considérable. Je réalisais avoir rencontré des gens formidables que je ne connaissais pas et dont certains comme Véronique et Bernard resteront dans ma mémoire à jamais. J’ai rencontré la misère causée par deux guerres mondiales et une guerre civile, la pauvreté et des fois le désespoir de certaines personnes. J’ai rencontré des gens qui n’ont rien et qui ont partagé comme Geneviève et Bernadette, des gens qui sont contents du peu qu’ils ont, qui ne savent pas ce qui se passe à Paris ou à Madrid, qui ignorent parfois ce qui se passe dix kilomètres plus loin, qui vivent dans leur monde et qui n’en demandent pas mieux. J’ai vu des paysages merveilleux et des édifices prodigieux. J’ai découvert d’autres cultures, d’autres cuisines et manières de faire. J’ai également rencontré des préjugés vis-à-vis des pèlerins et du Luxembourg en particulier puisqu’ici on est tous des riches et on ne paie pas d’impôts – histoire de nous envier.

Si vous me demandez si j’ai changé : oui, du moins je le pense - aux autres d’en juger. Oui parce que j’ai appris à me contenter d’un minimum en cours de route, d’avoir eu devant moi un projet de vie sur quelques années dans lequel j’ai investi du mien sans me laisser persuader par des idées toutes faites par d’autres personnes, je suis sorti de ma zone de confort et j’ai volontiers accepté que si aujourd’hui ce n’était pas à quoi je m’attendais – demain cela ne pouvait qu’aller mieux. J’ai appris l’espagnol et continue à le faire pour pouvoir échanger avec les locaux. Et pour finir quoi qu’on dise sur la Camino et les gens qui le font pour des raisons qui sont les leurs – je sais que je l’ai fait, jusqu’au bout, à pieds, de ma façon de faire les choses avec des souvenirs et images dont personne ne peut m’en priver et sans devoir rendre des comptes à qui que ce soit et c’est ça l’essentiel.

Le lendemain Nicolas et Christiane étaient restés à Santiago pour aller à la messe des pèlerins. Nicolas me dira plus tard qu’il a assisté à une messe sans particularité sauf le botafumeira – une église archicomble avec des milliers de portables prêts à tirer l’image à montrer à domicile.

Les deux Raymond et moi sont allés en bus à Finisterre pour monter et descendre dans une chaleur écrasante au kilomètre zéro. Faire le Camino sans être passé par ce point mythique aurait été comme si on se privait d’un dessert après un bon repas.

Pour rentrer en lieu et place de deux jours et demi en train, nous avions opté pour passer en bus à Porto pour trente neuf euros, visité la ville pendant deux jours et sommes revenus en avion en deux heures et vingt minutes.

Un tout grand merci à toutes celles et tous ceux qui au fil des années m’ont accompagné, soutenu et encouragé sans lesquels j’aurais probablement fait le chemin mais avec l’aide desquels il a été oh combien plus facile.

buen Camino a todos

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