
L’Iran encerclé par le silence, sous l’ombre de la dictature
L’Iran d’aujourd’hui n’est pas un pays simplement en crise ; c’est un pays en captivité. Une captivité qui n’est pas seulement économique ou politique, mais plus profonde encore : la captivité d’un peuple pris dans l’étau d’un système qui, depuis plus de quatre décennies, définit le pouvoir non comme un dépôt confié par la nation, mais comme un droit exclusif qui lui appartiendrait. La République islamique, telle qu’elle est vécue par la population, n’est plus un « système politique » au sens classique ; c’est une structure fermée, idéologique et auto-reproductrice, qui fonde sa survie sur le contrôle de la société et la réduction au silence des voix indépendantes.
Au sommet de cette structure se trouve le pouvoir d’Ali Khamenei : un pouvoir qui n’est ni issu du libre choix du peuple ni responsable devant lui. Un système qui tire sa légitimité non des urnes, mais d’une interprétation particulière de la religion, se plaçant au-dessus de toute critique et de la volonté populaire. Dans une telle configuration, la contestation n’est pas un droit citoyen, mais une « menace sécuritaire », et le citoyen protestataire n’est pas un sujet de droit, mais un « problème » à gérer, à contrôler ou à éliminer.
Ce qui se déroule aujourd’hui en Iran n’est pas une réaction ponctuelle à une décision économique ou à une crise passagère. Ce soulèvement est le résultat d’années d’accumulation de répression, d’humiliation, de mensonges officiels et de despotisme religieux. La République islamique, depuis ses débuts jusqu’à l’ère du pouvoir de Khamenei, a progressivement neutralisé tous les mécanismes de réforme interne : elle a vidé les institutions élues de leur substance, réduit au silence les médias indépendants et marginalisé la société civile. Dans un tel contexte, la rue devient le dernier langage du peuple.
Mais le cri du peuple iranien ne devrait pas résonner uniquement à l’intérieur de ses frontières. Dans un monde qui se revendique défenseur des droits humains, de la liberté d’expression et de la dignité humaine, on pourrait s’attendre à une réaction à la hauteur face à la répression systématique d’un peuple. Or, ce que l’on observe en pratique, c’est un fossé profond entre les discours moraux et les comportements politiques — un fossé qui, face au peuple iranien, notamment de la part de certaines parties de l’Europe, apparaît de manière flagrante.
Ce texte est une tentative de consigner cette contradiction : de faire entendre la voix d’un peuple qui s’est levé sous l’ombre d’une dictature religieuse, tout en faisant face à un silence froid et calculé du monde extérieur. Un silence qui ne relève pas de l’ignorance, mais de calculs politiques. Un silence dans lequel les relations discrètes, les intérêts économiques et les considérations diplomatiques prennent le pas sur les vies humaines.
Écrire sur l’Iran d’aujourd’hui, c’est écrire sur la douleur, mais aussi sur la responsabilité. La responsabilité du journaliste, de l’intellectuel et de l’observateur politique n’est pas de reproduire les récits officiels, mais de questionner : comment un pouvoir peut-il se maintenir pendant des décennies contre la volonté d’une large partie de son peuple ? Et comment le monde peut-il tolérer cette situation au nom de la « stabilité » ou du « réalisme » ?
Ce texte n’est ni un appel à la violence ni un manifeste sloganisé. Il s’agit d’un effort pour nommer la réalité avec clarté et sans détours : l’Iran, aujourd’hui, sous la domination de la République islamique et du pouvoir de Khamenei, traverse une crise profonde de légitimité. Et les personnes descendues dans la rue ne sont ni des fauteurs de troubles ni des manipulés ; ce sont des citoyens qui, après des années de silence imposé, ont décidé d’être vus et entendus.
Et c’est précisément à partir de là que le récit doit commencer.
La contestation, au-delà du pain et des prix
Quand la subsistance n’est qu’un prétexte et que l’enjeu est la dignité
Réduire les récentes protestations en Iran à une crise du pain ou des prix n’est pas seulement une simplification abusive, mais une négation consciente de la profondeur de la crise. L’économie a sans doute été l’étincelle, mais l’étincelle n’est pas l’incendie. Ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues d’Iran est un feu accumulé pendant des années sous les cendres du déni, de la répression et de l’absence de réponses. Les manifestants ne sont pas seulement en colère contre la cherté du pain ; ils sont épuisés par la dévalorisation de leur vie aux yeux du pouvoir.
Dans la République islamique, l’économie n’a jamais été un domaine autonome et responsable. Les décisions économiques majeures sont prises non dans un cadre de transparence, de concurrence saine ou d’intérêt national, mais dans une imbrication étroite avec l’idéologie, des institutions non responsables et des réseaux de pouvoir. Le résultat est une économie qui ne rend de comptes ni aux citoyens ni à l’avenir. Dans de telles conditions, la pression économique n’est pas seulement un problème financier ; elle est le symptôme d’un mépris structurel pour la vie quotidienne des gens.
Ce qui a transformé ces protestations en un acte politique, c’est le moment où la société a compris qu’il n’existait plus aucune voie efficace de réforme. Lorsque les institutions élues deviennent inopérantes, lorsque les médias ne peuvent plus exercer une critique libre, et lorsque la contestation pacifique est qualifiée de « perturbation », la conclusion s’impose : le problème n’est pas une politique erronée, mais une structure défaillante.
Les slogans qui ont rapidement dépassé les revendications économiques reflètent cette prise de conscience collective. Passer de la « cherté » à la question du « pourquoi de la cherté », puis au « pourquoi de la persistance d’un système inefficace ». Cette évolution n’était ni émotionnelle ni imposée de l’extérieur ; elle est le fruit d’une expérience historique ayant montré que les promesses de réforme au sein de la République islamique mènent systématiquement à l’impasse.
La réaction du pouvoir est, à elle seule, un document révélateur : sécurisation au lieu du dialogue, répression au lieu de la responsabilité, et diversion au lieu de l’aveu. C’est le schéma d’un régime qui perçoit toute contestation comme une menace. Un régime qui fonde sa survie sur le contrôle de la société considère inévitablement toute revendication — même initiée par le pain — comme politique.
C’est pourquoi les protestations récentes portent une revendication qui dépasse largement la table vide. Elles réclament le rétablissement du sens même de la citoyenneté : être vus, entendus et respectés. Des citoyens à qui l’on a demandé pendant des années de « supporter » posent désormais une question simple : pourquoi la société devrait-elle toujours payer le prix de l’incompétence, de la corruption et des aventures idéologiques ?
Cette question est fondamentalement politique. Non parce que les citoyens seraient devenus politiciens, mais parce que la politique s’est imposée de force dans leur vie privée. Lorsque les décisions majeures affectent directement le pain, la sécurité et l’avenir des enfants, le silence cesse d’être une option.
Ainsi, les protestations actuelles en Iran doivent être comprises non comme une « révolte de la faim », mais comme la fin d’une patience historique. Une patience qui n’a plus de justification. Et c’est précisément là que la contestation dépasse le pain pour se lier à la dignité, au droit de choisir et à l’avenir d’un peuple.
Un nom qui n’a pas disparu
La mémoire historique face à l’ingénierie idéologique
Dès ses premiers jours, la République islamique ne s’est pas contentée d’éliminer un système politique ; elle a lancé un projet plus vaste : effacer un nom de la mémoire collective. Un nom destiné à être supprimé non seulement du pouvoir, mais aussi de l’histoire, du langage, de l’éducation et même des souvenirs familiaux des Iraniens. Ce projet a été poursuivi avec une intensité sans précédent dans les manuels scolaires, les médias officiels, les sermons et les récits étatiques. L’objectif était clair : couper la société d’un passé pouvant servir de point de comparaison.
Mais l’histoire, contrairement à ce que croient les ingénieurs idéologiques, ne s’efface pas par décret. La mémoire collective n’est pas le produit d’un ordre, mais d’une expérience. Et l’expérience vécue de la société iranienne, avec toutes ses complexités et ses critiques, n’a pas permis que le nom Pahlavi soit entièrement relégué à l’oubli. Ce qui a disparu, c’est l’image officielle ; ce qui est resté, ce sont les questions sans réponse.
Le retour de ce nom dans les slogans d’aujourd’hui ne relève pas d’une simple nostalgie émotionnelle, mais d’une réévaluation sociale. Une société ayant vécu quarante ans sous la République islamique dispose désormais des éléments de comparaison : entre promesses et réalité, entre idéologie et vie quotidienne, entre un pouvoir se proclamant « divin » et les revendications concrètes des citoyens. Dans cette comparaison, le passé, malgré ses limites, devient un point de référence.
L’enjeu n’est pas la personnalisation, mais le sens. Dans l’esprit d’une large partie de la société, le nom Pahlavi est devenu le symbole d’un État national, centré sur l’Iran en tant qu’État-nation, et éloigné des projets idéologiques transnationaux. Ce sens n’est pas le produit de la propagande, mais le résultat d’un vide que la République islamique n’a pas su combler : celui d’une identité nationale non idéologique.
Le pouvoir de Khamenei, cherchant à imposer son récit, a qualifié toute référence positive au passé de « falsification de l’histoire » ou de « dépendance ». Mais ces étiquettes ont perdu leur efficacité face à l’expérience concrète de la population. La génération qui scande aujourd’hui le nom Pahlavi n’est ni héritière du régime précédent ni captive des médias d’autrefois ; c’est une génération qui a vécu la République islamique dans toutes ses dimensions et qui conclut désormais que le récit officiel ne correspond pas à la réalité.
Le retour de ce nom est donc le signe de l’échec d’un projet : l’échec de l’effacement de la mémoire. Un pouvoir contraint d’effacer le passé pour se stabiliser finit par être confronté à un passé qui revient, non comme un objet muséal, mais comme une question politique — une question sur les trajectoires, les choix et les possibilités perdues.
Ce retour porte également un message essentiel : la société iranienne ne cherche ni le chaos ni la négation totale de son histoire. Au contraire, elle recherche une continuité entre passé, présent et avenir. Le nom qui n’a pas disparu revient précisément pour cette raison : parce qu’il fait partie de cette continuité.
En définitive, ce que l’on entend aujourd’hui n’est pas un appel au retour au passé, mais une protestation contre l’impasse du présent. Le nom du prince Reza Pahlavi est devenu le langage symbolique d’une société qui affirme : le chemin emprunté nous a menés ici, et il est temps de repenser nos choix.
L’effondrement de la propagande
Pourquoi l’extrême gauche et les Moudjahidine du peuple n’ont plus d’audience
L’une des caractéristiques les plus révélatrices des récentes protestations en Iran n’est pas seulement ce qui s’y exprime, mais aussi ce qui n’y est pas entendu. Parmi les slogans et les messages de la rue, les discours longtemps présentés par certains groupes politiques en exil comme des « alternatives au pouvoir » sont absents. Cette absence n’est pas accidentelle ; elle traduit un effondrement profond de leur crédibilité sociale et politique.
L’extrême gauche iranienne, malgré sa diversité apparente, reste prisonnière d’un langage appartenant au XXᵉ siècle : saturé de concepts abstraits, de schémas simplistes de désignation de l’ennemi et d’analyses qui réduisent la société à une « masse » plutôt qu’à un ensemble complexe de citoyens. À maintes reprises, ce discours a tenté de réinterpréter les mouvements populaires selon ses récits préfabriqués. Mais la société iranienne d’aujourd’hui n’accepte plus cette confiscation du sens.
La génération descendue aujourd’hui dans la rue ne se reconnaît ni dans la rhétorique des révolutions idéologiques ni dans les promesses floues d’une « libération finale ». Elle a une expérience directe des conséquences du pouvoir idéologique et se montre, pour cette raison, méfiante envers tout discours qui sacrifie la liberté individuelle au nom d’un idéal collectif. En ignorant cette transformation fondamentale de la conscience sociale, l’extrême gauche s’est elle-même exclue du champ.
Concernant l’Organisation des Moudjahidine du peuple, le fossé est encore plus profond. Malgré ses efforts pour se présenter comme une alternative politique structurée, la réalité sociale iranienne ne montre aucun signe d’adhésion à cette prétention. Cette rupture ne relève pas uniquement de divergences politiques, mais d’un décalage fondamental entre la structure interne de l’organisation et les attentes de la société actuelle.
Une société réclamant liberté, transparence et droit de choisir ne peut s’identifier à des structures fondées sur une discipline fermée, une hiérarchie rigide et des récits unilatéraux. Même sans jugement historique ou moral, cette incompatibilité structurelle suffit à exclure ces courants de la confiance publique.
Plus encore, les protestations récentes sont dépourvues de leader imposé ou de centre de commandement extérieur. Contrairement à certaines analyses dépassées, cette caractéristique n’est pas une faiblesse, mais un signe de maturité sociale. Une société qui parle par elle-même n’a pas besoin de porte-parole autoproclamés. C’est pourquoi toute tentative d’associer ces mouvements à des groupes politiques spécifiques se heurte à une indifférence générale.
La propagande de ces groupes reposait sur l’idée que le mécontentement populaire mènerait automatiquement à leur acceptation. Or, le mécontentement ne dit pas nécessairement « oui » à n’importe quelle alternative. À ce stade de son histoire, la société iranienne sait non seulement ce qu’elle ne veut pas, mais commence aussi à comprendre ce qui n’est pas compatible avec sa vie présente et future.
L’effondrement de cette propagande n’est pas le fruit d’une concurrence politique, mais celui de l’épreuve de la réalité : lorsque les slogans sont confrontés à l’expérience et les revendications à la vie quotidienne. Ce qui demeure n’est ni l’éclat médiatique ni les réseaux publicitaires coûteux, mais l’adéquation d’un discours aux aspirations réelles de la société.
Ainsi, l’absence de l’extrême gauche et des Moudjahidine du peuple dans les rues d’Iran ne traduit ni une élimination physique ni une répression, mais une exclusion sociale. Une société qui a trouvé sa voie n’écoute plus les voix déconnectées de sa réalité. Et c’est là l’un des messages les plus clairs des protestations actuelles : l’ère des alternatives imposées est révolue.
Le silence de l’Europe
Quand les droits humains deviennent sélectifs
L’un des paradoxes les plus frappants du monde contemporain est l’écart croissant entre le discours moral et la pratique politique — un écart qui, face à l’Iran, et notamment de la part de l’Europe, apparaît de manière manifeste. Une union qui se présente comme héritière des valeurs des Lumières, de la liberté et de la dignité humaine se contente souvent, face à la répression systématique du peuple iranien, de silence, de prudence et de déclarations neutres.
Dans le discours officiel européen, les droits humains sont présentés comme universels ; mais dans la pratique, cette universalité est fréquemment conditionnée. Les réactions rapides et emphatiques à certaines crises contrastent avec les réponses minimales, voire absentes, à d’autres. Cela soulève une question fondamentale : les droits humains dépendent-ils de la géographie ou des intérêts ?
Dans le cas de l’Iran, la réponse est malheureusement claire. Malgré un long passé de violations des droits des citoyens, la République islamique reste intégrée aux calculs diplomatiques, économiques et sécuritaires de l’Europe. Dossiers nucléaires, canaux financiers, équilibres régionaux — autant d’éléments qui transforment l’Iran en « dossier complexe », souvent utilisé pour suspendre toute prise de position morale.
Ce silence a des conséquences bien au-delà de la diplomatie. Il permet concrètement au régime de poursuivre la répression interne à un coût international minimal. Lorsque les réactions se limitent à des « préoccupations exprimées », le message implicite est clair : il existe des seuils que la violation des droits humains peut franchir sans conséquences sérieuses.
Pour le peuple iranien, cette duplicité n’est pas théorique, mais vécue comme une injustice mondiale tangible. Le sentiment que leur vie, leur liberté et leur dignité pèsent moins dans la balance de la politique internationale alimente une défiance profonde envers l’ordre mondial.
Critiquer ce silence ne revient pas à nier la complexité des relations internationales. Mais la question demeure : jusqu’où le pragmatisme peut-il remplacer les principes ? Et à partir de quel moment devient-il une complicité tacite ?
Si l’Europe souhaite conserver une crédibilité morale, elle doit affronter ces questions. On ne peut défendre des valeurs universelles tout en les appliquant de manière sélective. On ne peut défendre la liberté et se taire face à ceux qui paient le prix de cette liberté.
Le silence de l’Europe face à l’Iran est un test pour la crédibilité du discours des droits humains. Un test dont le verdict ne sera pas inscrit dans les communiqués, mais dans la mémoire historique des peuples.
Le Luxembourg et l’épreuve de l’éthique politique
Quand la neutralité devient silence
À première vue, le Luxembourg peut sembler un acteur périphérique de la politique mondiale. Mais son poids financier, son rôle actif au sein de l’Union européenne et son influence dans les décisions économiques lui confèrent une importance qui dépasse sa taille géographique. C’est précisément pour cette raison que son silence face à ce qui se passe en Iran ne relève pas d’une simple absence de position, mais d’un choix politique.
La politique étrangère luxembourgeoise se réclame du multilatéralisme, de l’État de droit et du respect des droits humains. Mais la véritable épreuve de ces valeurs se joue lorsque prendre position a un coût. L’Iran est précisément l’un de ces cas.
Face à la République islamique et au pouvoir de Khamenei, le Luxembourg adopte souvent une posture prudente, ambiguë, distante : ni déni explicite de la répression, ni condamnation claire. Cette posture intermédiaire, perçue comme pragmatique, se traduit dans les faits par un silence dont le message pour les Iraniens est limpide : leur souffrance n’est pas une priorité.
Le contraste est d’autant plus frappant que le Luxembourg se montre plus ferme dans d’autres crises présentant moins de risques diplomatiques ou économiques. Cette différence soulève une question centrale : l’éthique politique dépend-elle du niveau de risque ? Et si oui, peut-elle encore être qualifiée de principe ?
Personne n’attend du Luxembourg qu’il change seul la trajectoire de la politique internationale. Mais on peut attendre d’un État se réclamant de l’ordre juridique qu’il adopte une position dépassant la simple rhétorique face à des violations manifestes des droits humains.
Pour nous, Iraniens vivant au Luxembourg, ce silence s’inscrit dans un schéma plus large : celui d’un régime qui, malgré sa répression interne, demeure un interlocuteur « acceptable ». Cette acceptation implicite contribue à la perpétuation du statu quo.
L’éthique politique prend tout son sens lorsqu’elle s’oppose à l’intérêt, et non lorsqu’elle s’y aligne. Le Luxembourg, comme d’autres pays européens, est aujourd’hui confronté à ce choix.
Ce qui restera dans la mémoire collective iranienne ne sera pas la complexité diplomatique, mais le sentiment d’avoir été ignoré. Les gouvernements passent, mais ces moments demeurent dans le jugement historique des nations.
Parfois, le silence d’un petit pays résonne plus fort que la voix des grandes puissances.
L’unification de la société
Quand les divisions s’effacent et qu’émerge une volonté nationale
L’un des aspects les plus importants — et pourtant les moins commentés — des protestations récentes en Iran est la convergence inédite qui s’opère au sein de la société. Une société longtemps fragmentée par des étiquettes imposées et des clivages artificiels retrouve aujourd’hui une voix commune.
La République islamique, surtout sous le pouvoir de Khamenei, a bâti sa survie sur la gestion des divisions : entre générations, entre centre et périphérie, entre religieux et laïcs, entre l’intérieur et l’extérieur du pays. Mais ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues témoigne de l’érosion de cette stratégie.
Ces protestations ne sont ni sectorielles ni identitaires. Étudiants et commerçants, ouvriers et employés, femmes et hommes, habitants des grandes villes et des régions marginalisées se tiennent côte à côte. Cette unité ne résulte pas d’une organisation, mais d’une expérience commune : celle de vivre sous un système devenu une impasse pour tous.
Le langage de la contestation s’est transformé : plus simple, mais plus profond ; moins idéologique, plus national. Cette langue commune reflète une maturité sociale : la compréhension que les divergences, bien que réelles, sont secondaires face à la question centrale du mode de gouvernance.
L’unification ne signifie pas l’effacement de la diversité. L’Iran demeure une société plurielle, mais un consensus minimal et fondamental se dessine : la situation actuelle n’est plus viable et le changement est une nécessité historique.
Cette convergence libère les protestations de toute dépendance à des figures ou groupes spécifiques et leur confère une force issue de la dispersion consciente, non de la centralisation.
Conclusion
L’histoire enregistre le silence
Ce qui restera de ces jours dans la mémoire iranienne, ce sont les choix : celui du peuple de résister, celui du pouvoir de réprimer, et celui du monde de regarder ou de détourner le regard. L’histoire ne juge pas les intentions, mais les actes et les silences.
La République islamique, sous le pouvoir de Khamenei, a une fois de plus montré son incapacité à dialoguer avec la société. Ce qui se passe aujourd’hui en Iran n’est ni un trouble sécuritaire ni un « chaos », mais le symptôme de l’épuisement d’un système incapable de répondre à sa propre société.
Face à cela, le peuple iranien tient bon — non comme une foule émotive, mais comme une société instruite par l’expérience. Cette résistance n’a peut-être pas encore atteint son but, mais le simple fait de se lever a déjà un sens.
Et au-delà des frontières, l’Europe, et notamment des pays comme le Luxembourg, font face à une épreuve morale. Le silence peut sembler sûr à court terme, mais il ne demeure jamais neutre à long terme.
Ce texte est une tentative de mémoire. Car la politique sans éthique devient calcul, et l’éthique sans courage devient slogan. L’Iran d’aujourd’hui est le miroir de cette vérité.
Les récits changeront peut-être demain. Mais la mémoire collective n’oubliera pas ces jours — des jours où le peuple iranien a parlé, et où le monde a été mis à l’épreuve.
Et l’histoire écrira :
non seulement qui a crié,mais qui a écouté,et qui a choisi de ne pas entendre.
Ehsan Tariania – Luxembourg