
Quand, dans La Légende des siècles, au chapitre LV intitulé Les grandes Lois, Victor Hugo écrit dans son poème IRE, NON AMBIRE (aller droitement, sans ambitionner) : « Sachons mener à bout, sans égoïsme vain, / Notre travail humain sous le travail divin », ce n’est pas pour s’opposer à la notion du « moi », lui qui se fait le chantre du « moi » moral, social et théologique sous les traits de Jean Valjean dans Les Misérables : « Un nom, c’est un moi » (voir V-VII-I), ou ailleurs, voir le chapitre Sub Umbra dans Les Travailleurs de la mer : « L’irréductible est là. On est contraint à la foi. […] Mais avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n’est accablant comme une croyance sans contour. […] L’ombre est un silence ; mais ce silence dit tout. Une résultante s’en dégage majestueusement : Dieu. Dieu, c’est la notion incompressible. Elle est dans l’homme. […] Adhérer à l’infini, […] sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l’opiniâtreté insubmersible du moi ! » Dans La Légende des siècles, Victor Hugo s’exprime dès lors contre l’égoïsme « vain » d’un moi conflictuel qui se méprend sur soi, sur les autres et sur Dieu.
« Ire, non ambire ! » Si le Logos, le Verbe spirituel (voir Jn 4,24), se porte garant du fait que « message » et « mission » ne sont pas de vains mots sans aucun sens, il est vrai que l’être humain est un être « envoyé » dans la mesure où sa naissance dans le temps est une mise en route sur les chemins de la vie. Voilà pourquoi il est essentiel de savoir qui l’envoie d’abord et surtout, c’est-à-dire tout d’abord ? Est-ce lui-même ou quelqu’un d’autre, ou est-ce lui-même grâce à quelqu’un d’autre qui l’envoie ? Quant à la foi, elle est une invention de l’être humain dans la mesure où toute son existence est une invention de l’être en quête de sens qu’il est (voir le latin « invenire », trouver, rencontrer), une existence faite de rencontres et de trouvailles, de véritables découvertes/ révélations, une existence qui ne se trouve pas tout entière que sous l’emprise de pulsions naturelles et sous l’autorité de facteurs éducatifs, mais qui déborde sur elle-même grâce au Tout d’abord d’où provient son auto-référence.
« ″Je suis″ m’a envoyé » (Ex 3,14), voilà la réponse de Moïse en tant que témoin (ou « je en alliance ») du Moi relationnel par excellence qui le confirme dans sa subjectivité prophétique, de l’Être divin qui s’exprime à la première personne du pluriel (voir Gn 1,26a), de « Je suis » qui n’est pas sans personne ou isolé, mais absolu et relationnel, et dont la voix spirituelle s’entend au cœur même de l’être humain qui dit consciemment « je suis », expression de son évidence la plus intime et la plus étonnante, en ouvrant ses yeux sur sa propre réalité courageusement missionnaire (voir Jn 9,1-41 : Jésus, lumière du monde, guérit un aveugle). En disant « moi », l’être humain est censé être à la hauteur de lui-même en ne se prenant pas pour l’être-Moi par excellence – ne L’étant pas lui-même, mais étant (grâce à Lui) ce qu’Il est, y compris lui-même –, ni ne prenant autrui ou autre chose pour « Je suis » alors qu’il ou cela ne L’est pas. « Je suis » se dit vraiment (voir Ex 3,13-14 avec Ex 20,7a).
Il suffit de lire les grands classiques de la littérature biblico-religieuse comme « l’action de grâce de David » (voir 1 Ch 29,13-18), l’annonce de « la nouvelle Alliance » par Jérémie (voir Jr 31,33-34) ou le fameux « discours de Paul à l’Aréopage » (voir Ac 17,24-28), pour bien comprendre l’anthropologie théologique que la théologie anthropoLogique révélée par le Christ en sa personne confirme parfaitement. « Ite, missa est » ou « allez dans la paix du Christ » ! L’envoi, en tout cas, est existentiel et ne pas en avoir conscience, c’est ne pas vraiment savoir où aller ni que faire. Encore faut-il un message ! Célébrer la Parole et l’Eucharistie tout en en témoignant au jour le jour, voilà ce qui aux yeux du croyant chrétien fait sens, sachant bien que les premiers chrétiens n’ont pas octroyé leur foi comme impériale, mais qu’ils en ont témoigné comme de la voie évangélique qu’ils suivaient concrètement (voir Ac 2,42). Pentecôte signifie cet apostolat de la paix proposée à l’humanité engagée sur les chemins de la vie (voir Ac 1,1-11 et 2,1-13 en tenant compte de Nb 9,15-23 et 11,24-30).
« In Dei nomine feliciter », voilà la formule que l’évêque Willibrord a inscrite en marge de son calendrier. Ajoutons-y – aussi en écho de La Légende des siècles de Victor Hugo – cette touche finale d’un roman de Charles Dickens, à savoir Little Dorrit (traduit de l’anglais par Paul Lorain) : « Lorsque les nouveaux mariés eurent signé, on s’écarta pour les laisser passer, et la petite Dorrit et son mari s’éloignèrent. Ils s’arrêtèrent un instant sur les marches, sous le porche de l’église, contemplant la fraîche perspective de la rue qu’éclairaient les brillants rayons d’un soleil d’automne, puis ils descendirent. Ils descendirent pour se diriger vers une modeste existence, utile et heureuse ».